Clément et Guillaume se renconrent en 2006 à Science Po de Grenoble.
Alors partis au Brésil dans le cadre de leurs études pour une période d'un an, la musique dont ils sont passionnés va s'imicer dans leur collocation. De retour à Lyon, ils décident de travailler ensemble. Après quelques aventures avec le groupe lyonnais The Mighty Lions, ils créent KA Records au début 2010 avec la firme intention et la sérieuse volonté de faire découvrir de nouveaux artistes.
Distillant un Reggae Roots conscient et spirituel, sans concession, le label a la singularité de travailler à la mode yardie. Possédant son propre studio, KA y enregistre les riddims avec son backing band maison, THE SOUL AGITATORS, sur lesquels il invite, par la suite, artistes et musiciens à se poser. Dans la plus pure tradition jamaicaine, chaque titre est décliné en une version dub, instrumentale ou bien deejay... De la création musicale à la distribution, l'intégralité de la production est réalisée par KA.
Rencontre avec les fondateurs de ce tout jeune label qui au vue des ses premières productions posséde un potentiel indéniable à découvrir absolument sans quoi, cette force intérieure essentielle de la vie qu'est le KA (dans la religion de l'ancienne Egypte) pourrait s'en voir affectée !
RBR : Comment est né KA Records? Pourquoi faites vous référence à l'Égypte Antique dans le nom du label et des Maât Disciples?
KA Records est né de notre volonté de proposer un son roots et conscious aujourd'hui, adapté à notre réalité. L'Égypte antique apparait comme aux racines de toute une conception spirituelle et philosophique, proche de celle de Rasta. L'Égypte antique est le lieu le plus ancien, les premières traces d'écrits religieux, de pensée, de sagesse africaine et mondiale. Les écrits et la tradition orale de l'Égypte antique ont influencé la plupart des religions actuelles, qu'il s'agisse des religions dites révélées ou du bouddhisme et de l'hindouisme. Seulement, les écrits ont été changés, modifiés selon les époques et les nécessités, et ne sont pas exempts de toute critique. Le retour à l'Égypte antique est un retour au début, à l'authentique, au pur roots, et doit servir à construire un avenir sur des bases solides et non corrompues.
La maât était une sorte de code social, notre constitution, mais elle liait le spirituel au juridique, et ce de façon positive et non violente. La société égyptienne a duré plusieurs millénaires, et c'est en partie par cette stabilité de la maât, fondée sur des valeurs très importantes: la vérité, la justice, l'ordre cosmique. Cela rejoint la pensée rasta, d'autant plus que l'Égypte antique c'est l'Afrique.
RBR: D'où venez vous et quel est votre parcours musical ?
Guillaume : Je suis à Lyon depuis 2000, j'ai suivi une formation en violon étant petit et j'ai appris la guitare et le chant seul il y a environ 6 ans, puis la basse le clavier et un peu de batterie, toujours dans un cadre reggae roots.
Clément : Je suis à Lyon depuis 2008, je n'ai aucune formation musicale académique. Ai commencé le chant et la guitare il y a 5 ans.
RBR : De quelle manière la musique yardie est-elle entrée dans votre vie ?
Guillaume : J'ai commencé à écouter le reggae vers 15 ans et très vite j'ai accroché à différents groupes, comme The Gladiators, The Wailers ou Burning Spear. J'ai cherché à élargir ma culture reggae en écoutant le maximum de sons, presque toujours jamaïcain (sauf Black Roots ou Alpha Blondy). Je n'ai jamais trop apprécié le son digital ou new roots, ce qui fait que j'ai réduit principalement mon écoute à la période 1967-1982. Au fur et à mesure du temps, j'ai découvert et apprécié l'univers du dub, avec d'abord Lee Perry puis King Tubby, Augustus Pablo, puis celui des DJ. Là encore, c'est par U-Roy, et très vite Big Youth, puis Dillinger, Dennis Al Capone, Big Joe... J'ai ainsi découvert la diversité qui existait à l'intérieur même du reggae roots, aussi bien dans les styles, comme le Rub a dub, le Rockers ou le Early Reggae, que dans les chants.
C'est à partir de ce moment que j'ai pris conscience de la spécificité du son jamaïcain de cette époque, qui ne se retrouve pas ou presque plus aujourd'hui. Le fonctionnement des labels, leur façon d'enregistrer puis de mixer, l'effervescence musicale qui existait sont des caractéristiques qui ne sont plus considérées comme importante aujourd'hui pour faire du reggae, alors qu'elles sont fondamentales. De là nous est venue l'idée de retravailler la production reggae roots à partir de fonctionnements de l'époque, appliquée à la technologie et aux problématiques d'aujourd'hui et de notre environnement.
Clément : La musique dite Yardie est rentrée dans ma vie par ce que mon père écoutait chez moi. Les vieux John Lee Hooker ou l'on entend son mocassin battre la mesure. Des vieux Miles Davis où l'on entend son souffle. C'est ainsi que je qualifierais l'entrée de la musique Yardie dans ma vie. Ensuite il y a eu le reggae roots un peu plus tard bien sur. Chaque son que je découvrais alors, se distinguais avant tout par son son, par un choix artistique de donner tel grain à telle chanson au delà de la composition elle même. C'est ça qui m'a le plus touché, cette volonté de ne pas dénaturer l'atmosphère qui est une composante essentielle du moment créatif.
RBR : Quelles sont vos influences musicales?
Guillaume : J'écoute beaucoup de roots reggae : je suis un grand fan du spear, des studio one; deejays type dillinger, big joe, le crew à augustus pablo, le crew lee perry; ainsi que la musique jamaïcaine en général ( nyahbinghi, rocksteady ) et j'écoute aussi pas mal de jazz ( années 50 60: Miles Davis, Wes Montgomery, Cannoball Adderley, B Evans, C baker..).
Clément : j'écoute aussi beaucoup de reggae roots : Burning Spear, Bob Marley, Hugh Mundell The Heptones et tant d'autres. Pas mal de jazz jusqu'à la fin de années 60 : Ike Quebec, Miles Davis, Herbie Hancok, Donald Bird, Stan Getz. Le Hip-Hop tant q'il propose un message positif, tient aussi une place dans ce que j'écoute : So production un jeune groupe bordelais de Hip Hop live talentueux, The Fugees, The Roots, Mf Doom et les autres.
RBR : Pouvez vous nous en dire un peu plus , et même beaucoup, sur votre groupe studio The Soul Agitators ?
Clément : The soul agitators s'est formé autour du basse batterie du groupe The Mighty Lions; c'est la rencontre entre la batterie précise de El Kaizer, et la basse rythmée de Kalash Nico. Ensuite, viennent se greffer Smartie Smith au Piano, Willy London à la guitare rythmique et Collin Goodson à la lead. Enfin, la rencontre avec l'organiste Supermario scelle la formation.
Drums : El Kaizer
Bass : Kalash Niko
Guitare rythmique : Willy London
Keyboard : Ganesh
Organ : Super mario
Lead guitar : Collin goodson ]
Les influences sont là encore... le son reggae roots jamaïcain, avec différentes influences selon le style : sound dimension, soul vendors pour les sons plus early reggae, jusqu'aux roots radics pour des sonorités rub a dub. L'esprit est celui de la cohésion musicale, d'une effervescence créative pour proposer des riddims roots et groovy aux artistes.
RBR : Vous avez votre propre studio. Pouvez-vous expliquer votre équipement? Est-il exclusivement dédié au label ?
Guillaume : Nous avons un local où nous enregistrons les riddims, qui comportent tous les instruments , les amplis ; et un studio où nous enregistrons les voix et les instruments comme cuivres, flute... Il est équipé d'une table de mixage Mackie, reliée à un PC où nous enregistrons les sons. Le lien en firewire entre la table et le pc nous permet de faire des mixages en live : nous enregistrons directement ce que nous mixons, comme si nous enregistrions sur une bande. De même nos versions et dubs sont faits en one shot, comme il été fait à l'epoque sur des bandes, cela rend le son plus original, laisse un groove naturel au mixage et au dubs...
RBR : Comment choisissez vous les artistes et musiciens avec qui vous travaillez et et que vous invitez à se poser sur vos riddims?
Clément : Nous sommes ouverts aux artistes qui chantent sur du roots reggae, uniquement des lyrics conscious et qui sont prêts à s'investir de façon sérieuse et durable avec nous. Nous travaillons surtout pour le moment avec des artistes de la région lyonnaise, et ils sont déjà nombreux; mais nous sommes intéressés pour travailler avec des chanteurs et musiciens de n'importe quel endroit. Malgré tout, il est plus agréable de pouvoir parler avec eux et les assister dans leurs enregistrements. Ensuite, ces artistes choisissent parmi nos riddims ceux qu'ils préfèrent et travaillent dessus pendant un moment, de quelques heures à quelques semaines selon les cas puis ils viennent les enregistrer.
RBR : De quelle manière se passe le travail de composition ? Comment opérez-vous, au final... qui fait quoi ?
Guillaume : Nous nous réunissons avec le backing band, et nous partons de simples accords, ou d'une ligne de basse, ou d'un riff d'orgue pour composer une instru tous ensemble. Lorsque le riddim tourne bien et est groovy nous enregistrions directement, pour bien prendre cette vibe, ce feeling qui existe à cet instant. Il arrive souvent que nous prenons un riddim en one shot, car il reflète bien l'humeur, le mood du moment. C'est très important pour nous, car cette humeur ne peut se transmettre qu'avec un véritable groupe qui joue ensemble et produit une énergie et non pas en pistes par pistes ou bine par instruments virtuels. Nous utilisons la technologie du numérique pour pouvoir enregistrer de façon rapide et efficace sur un PC, à moindre frais, mais notre fonctionnement est complétement à l'ancienne, car c'est le seul moyen pour nous de produire du roots.
Ensuite, le fonctionnement en tant que tel pendant l'enregistrement est typiquement celui des backing band de l'époque : chaque musicien doit rester très propre, concentré sur sa ligne, tout en ajoutant de petits tricks de temps à autres. LA réussite réside dans cette finesse : savoir en mettre sans trop en mettre. Le musicien de roots doit pour nous être particulièrement sage dans ses décisions, il doit être humble, et ne pas vouloir se mettre en avant. C'est une des clés du roots.
RBR : Vos premières productions, Revelation du Duo Maât Discliples et version, font reférence à Rasta. Comment vous placez-vous dans le mouvement Rastafari? Est-ce le seul message que vous souhaiter faire passer par le biais de votre travail!
Clément : Le mouvement rasta est pour nous une réalité. Il doit permettre à ceux qui le souhaitent de s'élever, spirituellement et musicalement. Même si Rasta n'est pas lié au reggae à proprement parler, le reggae roots conscious trouve tout son sens avec Rasta. Nous avons suivi Rasta à travers le reggae; mais comme bien souvent, le message originel et original de Rasta est détourné et souvent mal compris. Comme nous l'avons développé au début, la spiritualité de l'Égypte antique rejoint Rasta en de nombreux points, et représente en quelque sorte les roots dont parle Rasta.. La sagesse des textes égyptiens se retrouve plus tard dans la Bible, tout comme la plupart des écrits. Mais la vision des anciens égyptiens est typiquement africaine, alors que la Bible a été modifiée de nombreuses fois. Aussi, nous devons nous positionner en tant que blancs, européens et non pas noirs jamaïcains. Nous devons développer des sujets qui sont liés à notre époque et notre environnement. La recherche de notre propre culture est un sujet intéressant, comme la place de l'homme blanc dans l'histoire récente et moins récente. La lecture de nombreux livres est indispensable pour acquérir un savoir sur notre passé. Par exemple, qui est au courant que des africains sont allés en Amérique il y a bien longtemps, au contact de la civilisation Olmèque ? Égypte antique a beaucoup a nous apprendre à tous, y compris nous européens, notamment en terme de spiritualité; mais il est important d'avoir à l'esprit que toute religion est liée à une tradition, et nous ne pouvons pas imposer telle religion à tel endroit, car elle ne correspond pas forcement aux coutumes, aux données géographiques et sociales du lieu. Bref, pour nous, la musique doit permettre de diffuser des messages, car elle a un pouvoir immense. Il faut donc s'en servir comme d'un bel outil, et ne pas tomber dans la facilité. La facilité est de parler de choses dont tout le monde est au courant, sans vouloir éveiller une autre part des consciences. A partir du milieu des années 80, les messages ont changé, et je considère que la musique a évolué parallèlement à ça. Pour cette raison le roots a besoin de lyrics high, élevés. Nous avons beaucoup de messages à faire passer.
RBR : Quelle vision portez-vous sur le Reggae et la Musique Jamïcaine actuelle en générale et en France en particulier ?
Guillaume : Je ne connais pas très bien l'actualité du reggae en France ou à l'étranger, souvent je suis déçu par le son proposé, en dehors des aspects de composition ou de lyrics. En effet, le son paraît toujours mixé de la même façon : les instruments sont tous à la même hauteur, le son le plus clair possible, idem pour la voix. Il n'y a plus de choix dans le mixage, et certainement car ça correspond aux attentes de nombreux professionnels, mais probablement pas de tous ceux qui écoutent du reggae. Il faut s'écarter de cette uniformisation du son: le reggae ne doit pas sonner comme un CD de pop ou de variété car chaque esthétique a sa propre sonorité.
Clément : En dehors du son, je pense qu'il y a depuis peu de temps un mouvement vers le roots original, avec quelques groupes qui émergent. Mais il est clair que le reggae roots est très difficile à joue. A l'époque il était l'expression d'un environnement et de musiciens qui avaient leur propres influences. Aujourd'hui nous avons accès à toute la musique que l'on veut, il est difficile de se cantonner à un style et c'est pourtant une des clés. Je ne suis pas fan des reggae qui mélangent des genres musicaux. Le roots jamaïcain demande beaucoup de discipline et de retenue aux musiciens, beaucoup d'écoute; ce qui est rare aujourd'hui. Il faut de la détermination et de la persévérance; et surtout beaucoup de travail.
RBR : Votre label est tel le poussin sortant à peine de l'oeuf mais votre potentiel est indéniable et prometteur. Quels sont vos projets futurs à court et long terme ?
Clément : Nous prévoyons pour les mois qui viennent de sortir régulièrement de nouvelles productions, avec des artistes différents, et d'en sélectionner quelques une à presser en vinyl 10'. Nous travaillons sur la création de notre site Internet sur lequel nous vendrons les sorties en MP3 et les vinyles ; aussi nous organiserons des évènements plus locaux, avec des soirées KA Records, dans lesquelles nous passerons les riddims de la maison et sur lesquels poserons les artistes et musiciens du label.
La production très régulière des instrus, sur le même modèle, nous garantit une régularité des sorties et un son reggae roots. Le plus long terme dépend en partie des retours du public et des amateurs de reggae, de l'intérêt qui sera porté à notre son, et des relais comme celui de Roots Blog Reggae qui aident à la promotion et la diffusion.
INTERVIEW : Jahgreg, Mars 2010.
.