african POSTman

Do the Reggay !

23/07/2005

C'est en 1968 que le terme "reggae" apparaît pour la première fois, qualifiant un style rythmique à part entière, comme "aboutissement d'un itinéraire musical collectif, entamé par limitation de la musique afro-américaine et dans l'innovation d'un langage musical propre" [1].

En effet, s'il existe une musique traditionnelle jamaïcaine -le mento, après la première guerre mondiale une vague de jazz, blues and rythm'n'blues déferle sur la Jamaïque. La formation d'orchestre de blues jamaïcain (JA blues) dès 1958, les radios locales, telle que la RJR, et pour les plus chanceux la réception de stations diffusées depuis la Floride ou le Tennessee, et surtout la naissance des sound systems au début des 50's, participent à la création en 1959 d'une nouvelle forme musicale : sorte de boogie-woogie teinté de jazz dit shuffle jamaïcain. Rapidement, le contre-temps du boogie est accentué et ainsi naît en 1960 le ska où la basse y marque les quatre temps.

 

  À l'euphorie de l'indépendance en 1962 va succéder au milieu des  60's une vague de violence dans les rues et les ghettos où s'entasse une population désœuvrée venue des campagnes chercher un emploi qui n'existe souvent pas. C'est aussi à ce moment là que les premières communautés Rastas vont faire leur apparition dans les milieux citadins pauvres. C'est l'époque des rude boys. À ces voyous des ghettos, il faut une musique qui les personnifie, le rocksteady sera celle-ci de l'automne 66 à l'été 68 : véritable soul jamaïcaine, caractérisée par un tempo plus lent que dans le ska, où la batterie est binaire et les lignes de basse encore un peu plus renforcées.

 

  En 1968, The Maytals, sous la houlette de Lee "Scratch" Perry, titre Do the Reggay, produit par Leslie Kong sur son label Beverley's. Si Toots Hibbert est le premier à utiliser le terme "reggay" dans un morceau, avec certes une orthographe peu courante,  il n'en est pas l'inventeur. L'étymologie du mot n'est pas certaine pour ne pas dire inconnue. En 1976, le magazine antillais Mizik proposait "musique de va-nu-pieds" en associant rag (des hardes) et muff (bon à rien, andouille) pour composer raggamufin reggae music par raccourcissement phonétique. Dans un article de Rock Hebdo du 11 octobre 1978, Antoine Giacomeni propose le sens général "venant du peuple", sans aucune explication ! Pour le producteur Bunny "Strycker" Lee le terme viendrait de Streggae : "on appelait une streggae, une femme qui se donnait à tous les hommes ! mais les radios nont pas aimé ce nom et c'est devenu Reggae et cela a accroché ".

 

Chose certaine, le mot apparaît pour nommer un genre rythmique au tempo plus rapide que le rocksteady : sur un motif d'orgue syncopé où le claviste joue deux croches au lieu d'une seule pour le rocksteady ; la caisse claire y marque comme dans ce dernier, le troisième temps de la mesure au lieu du deuxième et du quatrième pour le ska ; la basse acquiert un sautillement lourd espacé abandonnant ainsi sa régularité rock précédente. En octobre 1968, un article paru dans le premier magazine jamaïcain Swing, fondé fin des années 1960 par Johnnie Golding, relate la naissance dune nouvelle forme musicale nommée "rege". Voici la traduction de et publiée par Natty Dread magazine dans son numéro 22 de décembre 2003 / janvier 2004 :  

 

 Reggae, Reggay, Rege 

 

  L’historique de la dernière danse à la mode.

 

  La scène se passe dans le studio de Coxson (sic) sur Brentford Road. Nous sommes au milieu d’une session d’enregistrement et huit musiciens se lancent dans un rocksteady classique. Jackie Mitto, au piano, joue. Soudain, le percussionniste  bongo & congo ajoute un effet off-beat pour combler un vide qu’il a  repéré. Jackie le reprend en s’aidant de sa main gauche et nous voilà partis -le rege beat est né A la fin du mois de mai, lors d’une soirée Merritone à Akara -là où l’on swingue, le maestro place un disque Studio One sur la platine et un petit groupe de danseurs regroupé dans le coin nord de la salle observe un étrange mouvement de pieds effectué par Val Powel -l’un de leurs amis. Son timing semble totalement mauvais. Après tout, le truc à la mode, c’est le rock steady. Mais que danse-t-il là ? Le rege biensûr ! tel qu’on le danse désormais. Épaules voûtées, les mains quasiment immobiles, les pieds entraînés dans une transe progressive et un balancement important du torse et des genoux. Il a fallu vingt jours à la rédaction de Swing pour retracer les prémices du rege (reggae) mais cela en valait la peine. Le percussionniste : Denzil Laing, chanteur, joueur de congo & bongo, guitariste et musicien depuis plus de vingt ans. Val Powel est imprimeur et un fan inconditionnel de danse. 

 

Seul swing pouvait remonter aux origines.

 

 Le morceau dont il est fait référence est sans doute Nanny goat  de Larry Marshall, produit par Clement "Coxsone"  Dodd, sorti sur le label Studio One : Jackie Mittoo est à cette époque, arrangeur et dénicheur de talents pour Coxsone. Un temps clavier des mythiques Skatalites, il fonde en 1965 le groupe de studio The Soul Brothers qui, en 1968 devient les Soul Vendors, au sein duquel participe Denzil Laing pour quelques sessions - groupes enregistrant uniquement pour Dodd au 13 Brentford Road à Kingston. C’est avec ce morceau que Sir Coxsone se défend d’être à l’origine du changement de rythme débouchant sur le Reggae : en utilisant l’effet echo-delay  (qu’il a fait venir d’Angleterre) branché sur la guitare,  le simple coup de haut en bas sur les cordes, qui marquait le temps, est répété. Naturellement, le tempo s’accélère pour donner celui du Reggae. 

 

Pour autant Nanny goat  ne constitue pas à lui seul le premier témoignage de cette évolution. Un autre producteur Harry Johnson, s’attire lui aussi les mérites du premier morceau reggae avec No more heartaches des Beltones, sorti sur son label Harry J. Il crée une combinaison rythmique avec des accords plaqués sur l’orgue, un simple coup de haut en bas sur la guitare et une percutante ligne de basse. Ceci rend le même effet que l’utilisation de l’echo-delay. Ironie du sort, Harry Johnson, ne possèdant

pas encore son propre studio, doit réserver avec son  clavier Winston Whright (maître incontesté de l’orgue Hammond en Jamaïque un temps au sein des Supersonics de Tommy McCook) une session à Studio One. Les deux chansons ont donc été enregistrées dans le même studio, sur le même clavier !  

Lee "Scratch" Perry, pourrait lui aussi être le responsable de l’apparition de ce nouveau genre.  En effet, Scratch  sort People funny boy, arrangé par Clancy Eccles. Ce titre reprend la rythmique de Long shot kick the bucket des Pionneers qu’il avait arrangé pour le producteur Joe Gibbs. Ce People funny boy, gros succès de Perry (60000 exemplaires vendu en Jamaïque !), possède une structure légèrement modifiée à l’originale : le contre temps est toujours mis en avant, le tempo est un peu plus rapide et surtout la basse est nettement mise en avant. Si ce n’est pas tout à fait du reggae à proprement parler, ce morceau a ceci de précurseur, des percussions au style burru (tambour africain pratiqué dans la région de St Catherine et de Clarendon) et Kumina (non seulement c’est un tambour que l’on retrouve à St Thomas et à Portland, mais aussi un culte religieux, amené par les esclaves de l’ancien Congo et de l’Angola, se rapportant à la guérison et la possession des esprits). Avec l’apport de cet héritage à son morceau, Perry trace un chemin, donne une direction que bientôt le reggae va prendre avec le mouvement Rasta : l’Afrique.

Sur la même marche du podium de la première chanson reggae sont citées aussi Bang a bang de Stranger Cole,  produit par Bunny Lee, ou encore Soul Rebel de Bob Marley pour Danny Simms sur le label JAD. 

 

C’est à partir de 1975, et le succès planétaire de Bob Marley, que le Reggae va devenir un terme générique de toute la musique jamaïcaine : le ska, le rocksteady, le reggae (et le early reggae, sa période rapide de 1968 à 1971) bien sûr, et les nombreuses phases qui suivirent, c’est-à-dire le roots, rockers, dub, le toast, le dancehall, le new roots. Mais ceci est une autre histoire. . . 

 

 

 

[1] Denis Constant, Aux sources du reggae, Ed. Parenthèses Coll. Epistrophy, 13360 Roquevaire, France, 1982. 

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