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Aux sources du reggae de Denis Constant.

19/07/2006

Aux sources du reggae de Denis Constant [Martin] parait en 1982 aux Éditions Parenthèses Collection épistrophy, et connaîtra plusieurs rééditions en 1986, 1991, 1993 et 1996. L'ouvrage regroupe 8 feuilletons parus tout d'abord dans Jazz Magazine entre décembre 1979 et septembre 1980 (n°281, 282, 283, 284, 285, 286, 288 et 289). Les instants où ont été écrites ces lignes donnent, outre leur contenu bien évidemment, un intérêt tout particulier à leur lecture, puisque c'est à ce moment que le reggae devient une véritable mode en France avec l'arrivée de plus en plus importante et régulière de vinyles tout droit sortis des presses jamaïcaines (et britanniques).

 

C'est également une époque charnière dans l'histoire de notre musique préférée, puisque naît début des 80's l'ère du dancehall avec une période dite early dancehall se caractérisant par une simplification des patterns de batteries, une trouvaille de Sly Dunbar qui décide en 1979 de jouer le reggae à la manière d’un batteur de rock  "sous tranquillisants". Du coup, tout se transforme : le rythme est plus simple, il est plus facile à appréhender pour les chanteurs qui ouvrent alors tout grand leur palette : toast, singjay, talk-over, chant... Le riddim en tant qu’unité de mesure et d’échange devient le patron ! Le groupe de sessions Roots Radics (qui jouent sur la quasi totalité des morceaux de l'époque !) au jeu "sec" si particulier et les ingénieurs Scientist et King Tubby jouent indubitablement un rôle déterminant dans l'application et l'évolution de cette nouvelle rythmique. On peut considérer que cette période s’étend aux alentours de 1982 avec des producteurs comme Linval Thompson, Junjo Lawes ou encore Jah Thomas - ce dernier influença énormément la période avec des productions d'artistes tels Anthony Jonhson ou Tristan Palmer et son incontournable Entertainment en 1982 sur Midnight Rock, sans oublier Prince Jammy bien sûr ! Mais revenons à nos lambs bread...

 

Denis Constant, né le 13 juillet 1947, a obtenu différents diplômes en sociologie (des musiques populaires modernes), en science politique, en linguistique africaine (swahili) et un Doctorat es-Lettres à la Sorbonne (Université Paris V-René Descartes). Il est actuellement directeur de recherche au CERI (Centre d’Études et de Recherches Internationales) et enseigne également à l'université Paris  VIII-Saint-Denis.

À partir de travaux de terrain en Afrique orientale et australe ainsi que dans les Caraïbes du Commonwealth, Denis Constant a étudié les développements politiques et la culture politique. Il fut le fondateur et le premier directeur (1980-1981) de l'Institut Français de Recherches en Afrique (IFRA) basé à Nairobi  au Kenya et est associé depuis de nombreuses années à diverses institutions d'enseignement supérieur en Europe, en Afrique et aux Amériques. Ces dernières années, ses recherches ont porté sur l'étude des représentations sociales du pouvoir et des expressions des identités communautaires, basée sur l'observation et l'analyse de différentes formes de pratiques culturelles dont la musique et les fêtes. Il achève actuellement une étude sur les fêtes du Nouvel an au Cap -Afrique du Sud, et prépare des travaux sur l'approche culturelle du politique et sur la sociologie des musiques populaires. Appartenant à une société française d’ethnomusicologie, il est chroniqueur musical à Politis.

 

 En 1979 donc, Denis Constant est déjà chroniqueur pour Jazz Magazine -ainsi qu'à L'Humanité Dimanche, pour qui il écrit des articles consacrés au jazz et aux musiques situées à ses frontières. Constatant une production grandissante de musique jamaïcaine le magazine lui donne pour mission de rendre compte de l'actualité du reggae dans ses colonnes. Ainsi, Denis Constant s'y attelle et par une analyse fine, plutôt réservée aux spécialistes il faut en convenir, débordant sur le sociologique, explique et démontre le comment du pourquoi du Reggae. Présentant les mouvements musicaux qui ont donné naissance au reggae en les situant par rapport à l’histoire de la Jamaïque, des musiques des marrons (esclaves fugitifs) aux musiques religieuses en passant par le mento ou le calypso. Il nous invite à écouter et à comprendre comment dans un contexte socio-historico-politico-culturel la musique jamaïcaine, mêlée à des apports nord-américains, est née avec le ska puis le rocksteady pour accoucher du reggae à la fin des 60's. Délaissant délibérément le succès européen, nord-américain et africain grandissant du reggae à l'époque où sont écrites ses lignes, Denis Constant fait une véritable démonstration musicologique centrant son propos sur la Jamaïque et les Jamaïcains -insulaires ou émigrés en Grande-Bretagne, ce en mobilisant les instruments classiques de la monographie : l'analyse très riche et instructive du contenu des textes des chansons ; la sociologie des sociétés en voie de développement notamment la place du ghetto suburbain et des phénomènes religieux déviants démontrant l'influence du Rastafari, perçu comme forme récurrente d'un millénarisme noir, dans le reggae ; la politologie avec le reggae considéré comme vecteur de captage des réseaux d'influence des ghettos par la classe politique petite-bourgeoise.

 

  L'auteur définit ainsi le reggae comme un véritable mouvement musical à part entière ce qui en 1979 pouvait être perçu comme fantaisiste et farfelu, malgré la popularité de Bob Marley et de son message, et qui aujourd'hui n'est plus à démontrer. Mettant en concordance les mutations sociales de la société jamaïcaine et en particulier les effets de l'arrêt de l'émigration sur une île connaissant une urbanisation accélérée, la prégnance des modèles culturels étrangers (soul américaine) et de la tradition antillaise, religieuse (kumina, pocomania) et musicale (calypso, mento), Denis Constant caractérise le reggae comme une forme musicale au fort pouvoir symbolique exprimant une ambivalence culturelle : l'attirance envers les États-Unis (déjà à l'époque!), liée au refus d'une certaine forme d'organisation sociale de la Jamaïque et, dans le même temps, “la valorisation de la culture jamaïcaine historiquement constituée”.

 

Aux Sources Du Reggae

musique, société et politique en Jamaïque

Denis Constant

Ed. Parenthèse

Coll. Epistrophy

155p.

 

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