african POSTman

Ital is vital !

04/01/2007

" Mieux vaut une portion de légume avec affection qu'un boeuf gras avec la haine. "

Proverbes XV, 17.

 Rasta ne se résume en aucun cas au port des Dreadlocks, à la ganja et au Reggae. Rasta, c'est savoir que Sa Majesté Haïle Sellassié I est l'incarnation de Jah sur Terre, le Christ (du grec khristos , marqué par l'onction, choisi par Dieu) dans son caractère royal. C'est connaitre les actes de Sa Majesté, qui a œuvré pour la modernisation de l'Éthiopie, pour la sécurité collective internationale par ses passages à la S.D.N. puis à l'O.N.U., pour l'unité de l'Afrique avec la création de l'O.U.A. ;  Il a dénoncé le racisme dans le monde et l'Apartheid. Rasta, c'est aussi adopter une vision critique du monde, afin de dénoncer Babylone et ses vices qui exploite hommes et femmes.

 

Les Rastas nomment la façon d'être au monde et de le percevoir, l'éthique de vie à laquelle bon nombre souscrivent par le terme de livity. Ce mot se réfère au verbe live (vivre) ainsi qu'au Lévitique de la Bible, sur laquelle les Rastas prennent appui pour la définir et lui poser un cadre. Plus qu'un ensemble de prescriptions morales, de préceptes disciplinaires et autres dogmes intangibles, la livity est un authentique rapport au monde où les notions d'écologie et  l'alimentation dite Ital, partie intégrante de la livity, s'en trouve régit et codifiée sans pour cela se voir assimiler à un seul régime stricte. 

Au delà de son caractère végétarien se profile une véritable philosophie de la nature. En effet, la nourriture n'occupe pas pour la communauté qu'une place isolée, mais participe plutôt à une vision globale et collective de notre relation au monde vivant.

 

" Alors Daniel dit l'intendant (. . .) : " Éprouve tes serviteurs pendant dix jours, et qu'on nous donne des légumes à manger et de l'eau à boire ; tu regarderas ensuite notre visage et celui des jeunes gens qui mangent les mets du roi, et tu agiras avec te  serviteurs d'après ce que tu  auras vus". Il leur accorda ce qu'il demandaient, et les éprouva pendant dix jours. Au bout de dix jours, ils avaient meilleur visage et plus d'embonpoint que tous les jeunes gens qui mangeaient les mets du roi. "  Daniel I, 11-15.

 

Considérant que tout être vivant mérite de le rester, ils conspuent ainsi l'inclination carnivore des hommes qu'ils nomment deaders (mangeur de chair morte). À noter que l'aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin à la notion de mort est omniprésente chez les Rastas. Toute nourriture carnée est rejetée au profit d'une diététique végétarienne (voire végétalienne) et sans sel. Ce dernier interdit pourrait avoir pour origine les principes  de certaines communautés venues d'Afrique. Après l'émancipation, des travailleurs Bakongo se sont installés en Jamaïque. Ces derniers étaient intimement convaincus que le fait d'assaisonner les plats avec une dose additive de sel les empêcheraient de rentrer sur leur continent natal. Les Rastas pensent également que Jah a pourvu les éléments naturels en sel sans qu'il soit besoin d'en ajouter. De ce fait, saler reviendrait à contrevenir à la volonté du Très-Haut. 

Le terme Ital signifie Total, Natural et Vital tout à la fois. Le concept de Terre Nourricière privilégie implicitement la consommation de végétaux  tout en rendant plus ou moins contre-nature les pratiques carnivores, à plus forte raison lorsqu'il s'agit du porc : " Vous ne mangerez pas le porc, qui a la corne fendue et le pied fourchu, mais qui ne rumine pas : vous le regarderez comme impur." (Lévitique XI). Les Rastas sont persuadés qu'ingérer de la viande pollue et contamine. La viande engendrerait des désordres physiologiques : elle rend luxurieux et agressif, ou pour reprendre un jeu de mots rasta, dont ils ont le secret : "Pig-gressif". Les produits organiques sont sanctifiés parce qu'ils sont sains pour le corps et par voie de conséquence, le sont  pour l'esprit. La santé est indissolublement liée à la sainteté : les vertus énergétiques et nutritionnelles des produits naturels garantissent la pureté du corps et la droiture de l'esprit. Cette recherche d'harmonie entre le physique et le spirituel s'intègre dans la livity rasta.

 

Pour les Rastas, la nourriture relève d'une dimension spirituelle : "food for the soul". Ils définissent le corps comme un temple destiné à recevoir la force de vie : "Holy Life Force". " Dieu dit : Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture." (Genèse I, 29-30).  Les Rastas y voient non seulement, bien sûr, l'usage sacramental de la , mais aussi une incitation à une nutrition strictement végétarienne, tout le reste étant jugé impur : produits industrialisés, aliments transformés et  conditionnés sous-vide, surgelés,  lyophilisés (dévitalisés), conservateurs chimiques... ces injonctions témoignant très clairement d'un refus des modes alimentaires de la civilisation occidentalo-babylonienne.

 Un document émanant d'une organisation rasta de Montego Bay le Divine Theocracy Temple of Rastafari Selassie I dressait la liste des interdits alimentaires tels que " Viande, poisson, sel, oeufs, fromage, alcool, lait, café, soda, pain blanc, sucre blanc, boîtes de conserves...", interdits trouvant un écho dans la Bible, gageant leur justification : 

 

" Voici les animaux dont vous mangerez la chaire parmi ceux qui sont dans les eaux. Vous mangerez de tous ceux qui ont des nageoires et des écailles. (. . .)  Mais vous aurez en abomination tous ceux qui n'ont pas de nageoires et d'écailles. " (Lévitique XI). 

 

Le vin est moqueur, les boissons fortes sont tumultueuses. Quiconque en fait excès n'est pas sage." (Proverbes XX, 1).  

 

Ne sois pas parmi les buveurs de vin, parmi ceux qui font excès des viandes, car l'ivrogne et celui qui se livre à des excès s'appauvrissent. " (Proverbes XXIII, 20-21). 

 

" (...) Pour qui les plaintes ? Pour qui les blessures sans raison ? Pour qui les yeux rouges ? Pour ceux qui s'attardent auprès du vin, (. . .). Ne regarde pas le vin qui paraît d'un beau rouge (. . .), et qui coule aisément. Il finit par mordre comme le serpent, et piquer comme le basilic. " (Proverbes XXIII, 29-32).

 

Certains membres de la communauté sont encore allés beaucoup plus loin. En effet, au milieu des 50's, un groupe de Rastas radicaux, les Higes Knots, ont poussé la logique anti-industrielle jusqu'à ses ultimes conséquences. Ces mystiques I-talistes introduisirent de nouvelles perspectives rituelles au sein du mouvement mais toutes ne furent toutefois pas retenues parce que trop rigoristes. Les Higes Knots refusaient de se vêtir de vêtements manufacturés. Ils ne participaient pas aux Grounations dans la mesure où ils estimaient contraire à leur éthique de toucher la peau morte tendue des percussions akete. Ils rejetaient l'usage de couverts et vaisselle, leur préférant des réceptacles naturels en terre ou en bois comme une noix de coco fendue en deux dite dreadnut. Ils lavaient leurs Dreadlocks avec du lait de coco et roulaient leurs joints dans des feuilles végétales, sans tabac (blindgarette) ni papier. Les Higes Knots aspiraient à la paix intérieure, au détachement de toute chose matérielle. Cette vie ataraxique, dépouillée de tout élément superflu rencontra de nombreuses résistances chez les autres Rastas.

Si les Rastas postulent pour un état de pureté corporelle et spirituelle, à limage de la leur formule "God in Man", ils n'en restent pas moins de hommes. Vivre pleinement et durablement en accord total avec les principes les plus irréductibles s'avère souvent être une gageure intenable. Les règles sont ainsi  établies pour être transgressées un jour ou l'autre. S'agissant plus d'un idéal, tous ne suivent pas ce régime à la lettre : il existe un arc-en-ciel dans la notion de Ital. Quand certains sont strictement végétaliens, d'autres mangent du poisson (ou certains poissons), voire du poulet. Cuisiner Ital ne se résume pas à cuire à l'eau quelques haricots rouges et du riz. En outre, considérant le corps comme La chapelle dont il faut  prendre le plus grand soin, les plats Ital résultent d'une véritable alchimie, leur préparation devenant  même une méditation créatrice solitaire ou communautaire.  Certains Rastas passent plusieurs heures devant les fourneaux afin que chaque ingrédient donne le meilleurs de lui même. 

 

Sources : 

Radikal  n°46  Novembre 2000.

Reggae - Musique et culture  n°2 Novembre 2006.

Ronal Eric Dickerson, Musical play across ethnic  boundaries in western Jamaica, Université de l'Etat de Lousianne 2004.

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