african POSTman

Ganja for the Healing of the Nations

22/01/2010

" Peu importe comment on l'appelle : cannabis, collie, marijuana, lamb's bread ou tampi. C'est juste de l'herbe, c'est juste le génie vert dont on parle. Ce génie existe vraiment et il est vert. C'est lui qui fait pousser l'herbe et fait souffler le vent. Il fait également chanter les enfants et sonner la cloche des écoles. C'est l'arbre de vie : ganja, hallelujah, jahovia. " Lee 'Scratch' Perry 

 

Les origines et les raisons du statut ritualiste du chanvre indien dans le mouvement Rastafari sont mal connues. Les éthnobotanistes sont d'accord sur le fait que le cannabis n'existait pas naturellement sur l'île de la Jamaïque. Après, l'abolition de l'esclavage en 1838, les propriétaires terriens et toute la plantocratie cherchèrent une main d'oeuvre à moindre frais et surtout corvéable à souhait. Ainsi, vont s'installer en Jamaïque des travailleurs indiens et africains. Selon Kenneth Bilby, anthropologue des tribus centrafricaines  telles que les Balelala, Basakata et les Bakongo usaient du chanvre pour invoquer les ancêtres et/ou les forces surnaturelles. Les Bashikengue fumaient  l'Arbre de Vie au cours de rituels nocturnes. D'autres encore les Kilongos  désignaient la plante sous le nom de kaya. Plus troublant encore sont les Baluba du Congo qui renoncèrent à leurs différents fétiches et idoles en érigeant le cannabis comme leur authentique Dieu se définissant  eux-mêmes comme "bene riamba", les fils du chanvre. Autre piste méritant de s'y pencher : suite à des fouilles archéologiques, il est avèré, qu'aux XIIIème et XIVème siècle en Ethiopie, de nombreux ascètes chrétiens fumaient du cannabis dans des pipes à eaux. Ces mêmes ermites Bahatawi portaient également des nattes fortement semblables aux dreadlocks. Parmi la main d'oeuvre en provenance de l'Inde, qui débarque pour la première fois sur l'île dès 1845, on comptait des prêtres tantriques et des ascètes sâdhus qui rendaient grâce à la divinité Shiva en fumant la ganja (terme indien), nourriture divine permettant d'atteindre une forme de quiétude contemplative.

 

 "En fin de journée, les travailleurs rentraient dans leurs baraques situées à proximité de celles des anciens esclaves. Après la toilette et les travaux domestiques, ils s'installaient dans la cour et « leur prêtre » lisait le Ramayana et les légences puraniques. Après quoi, les musiciens entonnaient des chants dévotionnels ou populaires...]. Chaque week-end la communauté tout entière participait aux prières et aux rituels suivis d'un repas, de musique et de danse...]. Parfois, s'accomplissait une puja secrète pour la déesse Kali. Accompagné de quelques proches et amis, le sacrificateur se rendait à un endroit sauvage où il tranchait la tête d'un bélier d'un seul coup de machette, tandis que s'élevaient les cantiques et mantras à l'attention de Kali. Parfois, on fumait la ganja.. Puis, la procession aux cris de « Jai Kali Mai ! », retournait chez ses hôtes où un grand repas de chèvre au curry et de bhang [décoction de cannabis] couronnait les dévotions."[1]

 

  Cette culture indienne par le biais des sâdhus, comme l'évoque Hélène Lee [2], a sans nul doute eu des influences sur Rasta.  En effet, en 1935 paraît The promise key chez Hardiney Commercial Printing, dont l'auteur est un certain GG Maragh (GG le roi, le maharadja). Le nom Maragh est assez courant parmi les indiens en Jamaïque. Ce fameux GG Maragh est Leonard Percival Howell, l'un des tous premiers fondateurs du mouvement et qualifié même de premier Rasta. Alors incarcéré et ses adeptes pourchassés (non seulement par la police mais aussi par la population), il publie sous ce pseudonyme afin d'éviter encore un peu plus les persécutions. En sortant de prison au printemps 1936, il prend le nom de Gangunguru Maragh et sera connu sous le diminutif de Gong (surnom donné également à Bob Marley !). Il est certain que le choix d'un pseudonyme indien, ou du moins qui en possède les consonances, n'est pas anodin. "La culture indienne est la plus obscure des influences rastas" écrit Hélène Lee dans son livre Le premier Rasta. Dès le début de l'arrivée de cette main d'oeuvre, les relations qu'elle entretient avec la communauté africaine furent bonnes et le restèrent : la pénurie de femmes du côté indien va d'ailleurs les pousser à épouser des femmes africaines. Aussi, il est  probable voire certain que Howell  dès son enfance à Clarendon a côtoyé les indiens et qu'il a goûté très tôt à l'herbe sacrée..

D'ailleurs, il attirera beaucoup d'indiens de Saint Thomas qui lui donne la réputation d'être un guerrisseur ; l'un d'eux deviendra même son garde du corps. Ce serait par lui que Howell introduit l'élément indien dans le culte Rasta qu'il appliquera à la communauté du Pinnacle qu'il fonde en 1939 à St Catherine.. Il emprunte aux indiens son nom, la prière (un charabia truffé de mots indien et urdu) l'herbe  sacrée, la méditation, certains plats et peut être même le  "Jai !" [victoire] que les hindous utilisaient pour saluer les maîtres divins et, qui peut être une piste pour expliquer le "Jah !" des Rastas [même si une justification biblique est donnée dans l'altération de "Jéhovah"]. 

  Non content de s'approprier leurs rituels, Howell épouse aussi un mode de pensée lui permettant de reconstruire la notion d'identité noire : il trouve chez les indiens "un système philosophique qui résout le dualisme occidentale Dieu/Diable, bien/mal, blanc/noir, ici/au-delà, corps/esprit"[2],et lui permet de structurer la vision Rasta. Cette dualité provoque une  discontinuité géographique et historique, une discontinuité sociale et raciale : d'un côté noirs et pauvres, de l'autre blancs et riches, donc puissants. Howell va par le biais de l'élément indien entrevoir une troisième voie : la réconciliation du blanc et du noir. En 1918, en entendant parler des incarnations divines en Inde (Rana et Krishna sont des hommes au karma parfait, des rois qui ont sagement géré leur empire), Howell se procure des ouvrages sur le sujet. C'est en discutant du problème avec ses amis qu'il aurait conçu l'idée d'une incarnation africaine de Dieu comparable à Rana, Krishna ou Boudha (dixit Joseph Hibert, compagnon de Howell). Haïlé Sélassié couronné Rastafari, les Africains ont aussi leur incarnation divine et leur Terre Promise. 

 

  Si l'héritage indien a été occulté et oublié, il est indéniable qu'il a influencé les principes du Rastafari, et ce, par le biais d'Howell aussi dans l'organisation et l'établissement de sa communauté du Pinacle (non loin de St Thomas un des premiers districts des immigrants indiens !) démantelée en 1954 et après dans le quartier de Back O Wall, à l'ouest de Kingston, QG des Rastas du Pinacle. Outre l'usage de la ganja, les dreadlocks, que certains Elders (anciens ou plutôt sages rastas)  se souviennent avoir appelés zagavi (de l'indi jalawi), sont  probablement inspirées des coiffures des sadhûs indiens. Il en serait de même pour le régime végétarien, dit Ital, ainsi que pour les restrictions infligées aux femmes durant leurs règles. 

  Une "légende" Rasta indique que l'herbe de la sagesse poussait sur le tombeau du Roi Salomon, dont, faut-il le rappeler?, Haïlé Sélassié serait (EST!) le descendant en faisant partie de la 225ème dynastie. Cette glorification de l'"Arbre de vie" va à l'encontre de la réglementation prohibitive des autorités jamaïcaines qui se servaient à une période pas si lointaine encore de ce prétexte pour l'emprisonnement massif des membres de la communauté Rasta. La police donna d'ailleurs pour motif de son intervention au Pinnacle en 1954, la consommation et la culture de l'herbe (plus de 4 tonnes y seront découvertes!), culture dont la revente permettait entre autre de s'autosuffire. 

En fait, sa consommation est considérée comme une coutume populaire jusqu'en 1924, date à laquelle l'establishment jamaïcain vote la première loi anti-ganja. Tant que l'herbe  n'a concerné que les indiens, son usage a été mis au compte de leur folklore. Permettant de tenir la main d'oeuvre tranquille dans les plantations, les planteurs en importent de pleins bateaux à la fin du XIXème siècle. Une commission britannique en 1894, après avoir étudié ses effets sur la population indienne, conclu même à l'inutilité de l'interdire. Les autorités observent que l'usage de la ganja déborde du milieu indien, pour tomber aux mains des gens "dangereux"  [3], c'est-à-dire les mouvements africains éthiopianistes et athlicans "qui s'en servent pour arracher leurs adeptes à la cape de terreur héritée de l'esclavage"  [3] . Comme Marcus Garvey le répétait, "la peur est l'allier du système". Il faut donc inhiber cet "anti-peur" pour l'establishment, ce relaxant permettant la méditation et la réflexion  et la recherche de nouveaux idéaux, de nouvelles alternatives à toute la population de basse condition. Le vote de la Dangerous Drugs Law en 1938 viendra  renforcer la première interdiction. En 1958, le gouverneur de la Jamaïque déclarait : "La tendance des Rastafariens à se joindre aux troubles sociaux, aux manifestations, conjuguée à leur addiction à la ganja rend nécessaire une surveillance étroite et constante du mouvement. La possibilité qu'ils incitent les sans-emplois et les mécontents à la violence ne peut être ignorée". Pour les autorités, l'herbe et le Rasta constituent une seule et même menace qu'il faut éradiquer au plus vite : arrestations et incarcérations se succèdent. 

  Dans les faits, l'usage de l'herbe est fortement rependue au sein des couches les plus défavorisées. Si c'est une consommation récréative et festive, pour les Rastas elle prend une dimension sacramentelle : création divine, l'herbe de la Sagesse apparaît légitimée comme étant à la fois une source d'inspiration et une source d'illumination. Nourriture terrestre et spirituelle, saine pour le corps et sainte pour l'esprit, elle s'inscrit dans la livity, qu'une lecture interlinéaire de la Bible en justifie, en ritualise et en sacralise l'usage :  

"Dieu dit : je donne toutes les herbes portant semences qui sont sur toute la surface de la Terre, et tous les arbres qui ont des fruits : ce sera votre nourriture." (Genèse I-29) 

 

"Une fumée monta de ses narines et de sa bouche un feu dévorait, des braises s'y enflammèrent." (Psaumes XVIII-19) 

 

"Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée." (Isaïe VI-4) 

 

"L'Ange de Yahvé lui apparut, dans une flamme de feu, du milieu d'un buisson." (L'Exode III-3) 

 

"Et de la main de l'Ange la fumée des parfums s'éleva devant Dieu, avec les prières des Saints." (Apocalypse VIII-4) 

 

"Et le Temple se remplit d'une fumée produite par la gloire de Dieu." (Apocalypse XV-8) 

 

"Au milieu de la place, de part et d'autre du fleuve, il y a des arbres de Vie (...) et leur feuilles peuvent guérir les païens." (Apocalypse XXII-2) 

 

"Mieux vaut un repas composé d'herbes, où il y a amitié, qu'un festin de boeuf engraissé par la haine." (Proverbes XV-17) 

 

Les Rastas accordent à la Plante du Salut de nombreuses  vertus thérapeutiques, renforçant ainsi les références bibliques. Une expression Rasta ne dit-elle pas "Ganja for the Healing of the Nations" ? Ainsi l'herbe est stimulateur d'appétit, anticonvulsif, antivomitif, antispasmodique; a des effets analgésique et sédatifs, agit contre les glaucomes en réduisant la pression intraocculaire; a des effets bronchodilatateurs ; est un antimicrobien et antibactérien; est un désinhibiteur. Cette médication Rasta se recoupe avec des résultats obtenus par des équipes de chercheurs indépendants. Sous forme de tisane, de décoction ou d'onguent antiseptique, la ganja est également incorporé à la cuisine Rasta Ital... is Vital !

Outre son intérêt médicinal, l'herbe prend toute sa dimension sacrée au cours de rassemblements Rastas, les Grounations. Au cours de ces réunions qui s'organisent à certaines dates précises du calendrier tel que l'anniversaire de Son HIM Haïlé Sélassié I, les frères Rastas prient ensemble au rythme de percussions nyabinghi en citant des textes bibliques, des psaumes... Les frères se passent le chalice, pipe à eau bourrée d'herbe (sans additif!) : on peut considérer ce moment privilégié comme l'eucharistie Rasta. On est à cet instant au plus prêt de Jah, l'esprit clair et serein, en communion avec tous les frères et sœurs et l'environnement et la nature. 

Bien avant que l'usage de la weed ne soit associé aux Rastas, la population yardie (gens du ghetto) connaissait ses vertus médicinales et apaisantes. Ainsi le thème  devient ouvertement explicite parmi les artistes et leurs compositions, ce dès les 60's  avant même que le Mouvement Rastafari n'imprègne peu à peu le milieu du Reggae. Faut-il rappeler que les Rastas ne sont pas les inventeurs de notre musique préférée, mais qu'ils ont utilisés le Reggae comme moyen d'expression et de diffusion des messages et pensées Rastas. L'herbe étant un élément indissociable de Natty Dread, c'est tout naturellement que l'on aborde le sujet de l'herbe dans la musique . . . 

Si Clement Coxsonne Dodd accueillait avec obédience les messages rastas (il a pourtant obligé Burning Spear à se couper les Dreadlocks pour les photos utilisées pour la pochette de l'album Rocking Time) et accèptait que l'on puisse fumer dans la cours de son Studio One, Duke Reid, autre producteur majeur de l'époque, lui ne voulait absolument pas en entendre parler dans son antre. Il faut dire que le Duke était un ancien policier reconverti dans la musique! Parmi les chanteurs précurseurs dans le domaine citons Vernon Allen avec Babylon, les Wailers de la première époque sur Put It On ou encore le tromboniste Don Drummond, grand consommateur devant l'éternel, qui faisait régulièrement allusion à l'herbe et sa consommation dans les titres de ses morceaux.

 

Les 70's vont voir l'explosion des titres sur le sujet, et ce avec l'aide de producteurs de plus en plus nombreux acceptant de tels morceaux comme ceux de Glen Brown avec Collie and wine, Clancy Eccles, Rupie Edward, Jah T, Big Youth, Max Romeo sur My jamaican collie, King Stitt, The Wailers avec Kaya (première version enregistrée en 1971), Lloyd Charmers sur I shan cup . . . Les autorités ne voyant pas d'un bon œil le développement de la  consommation de l'herbe, répond par la répression qui touche en premier lieu les Rastas, bouc-émissaires idéaux et aisément reconnaissables ! Ainsi les textes vont faire état de ces agressions, de ses exactions contre les jeunes du ghetto. Certains morceaux vont être le récit des déboires de l'artiste lui-même avec la police voir d'un séjour en prison comme 56-46 that's my number de Toots Hibbert des Maytals en 1966, le numéro correspondant à son numéro d'écrou. D'autres encore comme Gregory Isaacs, Bunny Wailer, Peter Tosh ou Luciano ont fait un séjour plus ou moins long en prison pour possession d'herbe ! C'est avec les autorités britanniques que Bob Marley eut des démêlés pour des produits naturels retrouvés dans ses effets personnels à l'aéroport d'Heathrow en avril 1976.

Au milieu des 70's le reggae roots va accentuer encore un peu plus la tendance avec des pochettes [il en sera question plus loin] de Lp's plus qu'évocatrices, ce qui aura pour effet d'ailleurs de séduire bon nombre d'occidentaux (britanniques dans un premier temps) à la recherche de figure rebelle à l'attitude anti-establishment. Le mouvement Punk qui naissait en Angleterre allait s'accaparer cette attitude de rébellion contre l'ordre établi : des groupes comme tel The Clash ou encore The Ruts ont été très influencés par le reggae de Bob Marley bien sur mais aussi par celui de Black Uhuru, Culture et de Peter Tosh. Pour certains qui douteraient de l'empreinte profonde du reggae dans la musique Punk, il leur est conseillé l'excellente compilation Wild Dub - Dread meets Punk Rocker sorti sur Select Cut en 2003, opus regroupant des faces B de 45t et disco mix sortis en Angleterre dans les 70's et 80's. 

Parmi la pléthore de morceaux fumants Roots citons quelques incontournables : Black Uhuru et Sinsemilia, Linval Thompson sur I love Marijuana, Johnny Clarke avec Collie dread, Horace Andy et Collie weed, The Upseters sur Kutchi Skank, Lone Ranger et Jamaican weed, URoy et son Chalice in the palace, Jacob Miller avec Tired fi weed bush, Peter Tosh et le légendaire Legalise it, Dillinger avec Marijuana in my brain, Cornel Campbell pesant A hundred pounds of collie, Tapa Zuckie sur Chalice to chalice, Steel Pulse rugissant sur Macka spliff, Rita Marley avec One draw...

 

Si le roots perd du terrain dans les 80's, herb est toujours chanté dans le dancehall : Franckie Paul et Pass the kunshunpeng, Sugar Minott sur Herbsman hustling, Yellowman & Fathead sur Herbman smuggling et surtout Wayne Smith avec Under me sleng teng. Pour la petite histoire, ce morceau tiré de l'album éponyme, est un élément important dans l'histoire de la musique jamaïcaine : sorti en 1985 par Prince Jammy, il marque le début de l'ère digital du reggae,  puisqu'il a été confectionné uniquement à partir de sampler et autres machines. Cette même année, Barrington Levi entre dans les charts britanniques avec Under mi sensi. Un cut des Mighty Diamonds, Pass the kutchie tiré l'album Changes sorti en1982, va devenir en septembre de cette même année un hit international politiquement correct en étant repris par un groupe des jeunes Musical Youth.

 

Durant la décennie suivante, la thématique a encore plus de succès aussi bien auprès de l'audience yardie qu'occidentale. C'est une avalanche que dire un déluge de titre pro-herbe : tous les chanteurs et toasters y vont de leur titre ou version. Parmi eux Buju Banton et Legalise it, Everton Blender sur Bring the kutchie, Junior Reid avec Sensi breeze, Devon Clarke & Yakkee B sur Ganjaman, Ninjaman et Legalize the herb, Tony Rebel pour The herb, Sizzla et Healing in the nation, Anthony B sur Love di herb, Beeny Man & Silver Cat avec The chronic, Morgan Heritage sur Wisdom weed, Schreechy Dan avec Ganja smoker, Bounty Killer qui Smoke the herb, Tony Curtis sur High grade, Sluggy & Tuffest fumant So many spliff . . .

 

En fait, jusqu'à aujourd'hui la source ne se tarit pas : on ne compte plus les 45t inspirés par l'herbe , morceaux, dits ganja tunes qui regroupés sont sujet à des  compilations spéciales "fumette": Smoke the herb Vol. 1 et 2 sur VP Records, Big Blunts-12 Smokin'Reggae hits Vol.1,v2 & 3 sur Tommy Boy, Legalize de erb par Kickin ou encore Ganja reggae box set par Trojan/PIAS... S'il y a bien sûr des versions dub consacrées à la sinsemilia, ce sont des albums dans leur intégralité qui lui sont dédiés : Well Charged de Channel  One sorti par Island, Meditation Dub de Winston Ryley, Blackboard jungle par Lee Scratch Perry ou encore le superbe Vital dub de Augustus Pablo. Selon certains, ces opus ont été spécialement mixés de manière à rendre encore plus high l'auditeur consommateur!!!

S'il n'est pas des plus aisé de dater la première pochette d'album mettant à l'honneur l'herbe, il est indéniable que la sortie de l'album Catch a fire des Wailers sur Island en 1972 a joué un rôle déterminant dans la popularisation de son utilisation iconographique, surtout avec son repressage deux ans plus tard. En effet, si la première édition voit sa pochette en forme de briquet Zippo (s'ouvrant sur le dessus avec le même mécanisme que l'objet représenter [une pure merveille!]), la seconde en 1974, sur le même label, représente Marley en gros plan avec un énorme joint. Entre ses deux éditions, en 1973 le groupe sort Burning, où le sujet est discrètement évoqué seulement au verso de la  pochette double page où une nouvelle fois le leader du groupe est représenté en négatif  de profil tirant sur un spliff. Dès lors, les pochettes proganja vont peu à peu se multiplier avec des photos d'artistes en pleine action, clichés tout d'abord camouflés au verso pour rapidement se retrouver "en première ligne". Pour exemple , l'album Dread inna Babylon de U Roy sorti sur TR International en 1975 sur lequel une photo de Eric Tello montre Daddy s'acharnant sur un chalice. La même année, Chris Blackwell récidive avec le pressage sur son label de Vital Dub - Well charged  des Revolutionaries, album sorti tout droit du  studio Channel One, qui expose  un individu  au visage décomposé, joint au bec. Island pondra quantité d'autres pochettes plus qu'explicites avec mention spéciale pour International herb de Culture en 1979 où l'on peut voir le groupe posé devant un Arbre du Salut -Joseph Hill (lead vocal) ayant dans chaque main un spliff, et un lettrage rempli de différentes variétés de ganja, démontrant encore un peu plus le côté universel de la chose! 

Les exemples de pochettes sur le sujet datant de la fin des 70's ne manquent pas : Peter Tosh, après son départ des Wailers en 1974, sort son premier album solo en 1976 Legalise it qui est une référence en la matière aussi bien pour son contenu que pour son contenant : on trouve l'intéressé dans un champ d'herbe, usant de sa petite pipe fétiche toute fumante, une photo capturée par Lee Jaffe qui sera égalemnt le producteur de l'album. On retrouve d'ailleurs ce même environnement  végétal sur le second opus de Doctor Alimentado Kings Bread sorti en 1979 : l'artiste en tenu de médecin fait quelques pas de danse dans une végétation gorgée de THC (TriHydroCannabinol). Le cliché original en couleur s'étant égaré chez l'imprimeur, la pochette sera proposée pour notre plus grand désarroi en noir et blanc! Comment oublier les illustrations d'albums signés Augustus Pablo tel que sont Ital Dub  en 1975  sur Trojan  et  le mythique Original Rockers pour Greensleeves en 1979 ; la photo de Big Youth tirant sur son joint affublé de lunettes monture orange et verres miroir du plus bel effet sur l'excellent Natty cultural dread pour Trojan en 1976 ; ou encore Gregory Isaacs au visage perlant de sueur sur The best of en 1978 chez GG's. Après avoir sorti en 1979 Marihuana world tour (précédé de son plus connu Chalice brase en 1976 pour Midnight Rock/Student) sur lequel il dévoile ouvertement la quantité d'herbe consommée pour la conception de son opus, Jah Woosh baptise sa collection de Lp dub Sensi Dubs, tous illustrés de feuilles vertes en prenant soin de donner des titres plus qu'évocateur à ses morceaux tels que No bush, Free herb ou encore Legalise.

Dans d'autres cas de figure, l'absence d'artistes à mettre en avant sur la pochette pousse beaucoup de producteurs à recourir à l'illustration racoleuse, ce afin d'attirer l’œil de l'acheteur. Ce sera le cas du fabuleux Meditation Dub en 1976 du label Techniques de Winston Riley, sur lequel une oeuvre du peintre Jah Bobby nous montre un Rasta tirant sur un chalice et exhalant maintes volutes de fumées ; ou encore du classique des classiques Blackboard jungle Dub des Upseters [Lee Scratch Perry], qui dans sa version sortie sur Clocktower dévoile un lion coiffé d'un casque militaire couleur vert-jaune-rouge brandissant un cone fumant sur fond de champ d'herbe. En 1978, Linval Thompson sort le hit I love marijuana, titre qui lui donnera une renommée internationale : le Lp éponyme sorti sur Virgin ne contient aucune photo de l'artiste, mais c'est l'herbe qui est la vedette de l'illustration des plus célèbres représentant une bouche fumant un spliff accompagnée de quelques branche de l'Arbre de Vie. 

 

Dans les 80's, l'herbe est toujours autant mis en avant. En 1982 sur Police in helicopter pour Greensleeves, John Holt (anciens Paragons) s'affiche avec un énorme sac que l'on peut supposer rempli de ganja, un hélicoptère le poursuivant en arrière plan. Dans un registre plus humouristique, le producteur Joe Gibbs, à qui l'on doit la superbe collection African Dub [Joe Gibbs and The Professionels] aussi bien du point de vue musical que du rendu des illustrations des quatre volets (repressé en 2007 par VP dans un seul et même coffret!), sort, toujours en 1982, Reggae Christmas où l'Arbre du Salut est décoré de boules et guirlandes pour l'occasion, nous faisant oublier notre épicéa! 

Sur le même sujet, on retrouve Jacob Miller en Père Noël, une plante sous le bras, pour l'album Natty Christmas [avec Ray I pour les versions DJ] repressé  en 1980 sur RAS. De cette période, retenons également l'illustration de l'opus Market place de Bunny Wailer avec une petite pipe sorti en 1985 sur Solomonic. Paradoxalement, d'autres Lp comme les classiques Sinsemilia (aka Stalk of sinseminia - Island, 1980) de Black Uhuru  et Under me Sleng teng de Wayne Smith (Jammy, 1985) non de référence à l'herbe que leur titre, sans aucune autre allusion dans l'illustration dans leur pochette.

  Durant les 90's, la source ne se tarit pas. La plupart des labels se font un point d'honneur à compter dans leur catalogue au moins une compilation bien fumante. Parmi la pléthore de ces labels, Hip Hop Tommy Boy sort en 1996 une collection de compilation dédiée à la weed intitulé Big Blunt illustrées de Rastas des plus enfumés. Un an au parant, VP sort la sienne Smoke the herb, à la pochette aussi explicite que son titre, et récidive avec un second volume en 1999 sous le titre Smoke the herb : the second pound, décoré d'un pochon bien rempli sur lequel repose un joint prêt à l'emploi! Plus récemment, le label britannique Jet Star a sorti en 2005 Weed a bun Vol.1, où il faut regarder à deux fois pour y trouver l'évocation de l'herbe : un zippo "se consumme" dans un  cendrier reposant sur une feuille verte des plus discrètes mais bien présente. Enfin, février 2007 a vu sortir Hi-grade Ganja anthems dont la pochette comprend tous les clichets : feuille verte et volutes de fumée.  A l'occasion de son 30ème anniversaire, le label Greensleeves sort cette compilation de ganja tunes tout droit sortie de sa collection, qui comprend d'ailleurs deux titres inédits en cd Joker Smoker de Tristan Palma et 100 Weight of Collie Weed de Carlton Livingston...

   

 Tree of life ; sinsemilla ; Kali ; kaya ; lamb's bread ; ganja ; collie ; Illie ; wisdom weed ; Holy herb ; healing of nation ; tampi ; marihuana ; Ishence... les termes, on l'a vu, foisonnent pour désigner l'herbe qui en Jamaïque pousse comme du chiendent, ce dû à son climat et la qualité agricole de son sol augmentant sa teneur en THC  et donc sa puissance psychotrope. La meilleure serait celle de Westmoreland, de St Elisabeth, celle de tout l'ouest de l’île comme l'herbe de St James et de Trelaway. A en croire l'Etat jamaïcain, entre 20 et 40% de la population insulaire fumeraient -chiffres qui seraient beaucoup plus crédible en les multipliant par 3 !!! Pourtant, nous l'avons vu plus haut, fumer du cannabis est toujours interdit en Jamaïque, engendrant une violence policière accrue. . . . la maréchaussée jamaïcaine est particulièrement agressive et corrompue! Un rapport commandé par le Premier Ministre lui-même PJ Patterson de 2001 de la Jamaican National Ganja Commision, conlut que l'herbe devrait être autoriser à la consommation pour les adultes dans le cadre d'un usage personnel et pour le rituel religieux. D'autres organisations, comme le  

NCDA (National Council on Drug Abuse) et le MAJ  (Medical Association of Jamaica) se disent aussi favorable à la dépénalisation qu'une mobilisation de Rastas revendique en permanence. Incapable d'éradiquer cette coutume populaire et religieuse, la police opère des opérations plus que spectaculaires afin de faire bonne figure et illusion devant les médias : destruction de quelques hectares de plantation, arrestation de camion bourré de ganja , descente nocturne au domicile de certains artistes . . . 

La grande majorité de l'herbe cultivée en Jamaïque est exportée aux USA (traffic monumental ponctué  régulièrement de grosses prises par les brigades des narcotiques!), principalement pour la Floride et l'Etat de New-York, régions où les mafias jamaïcaines sont les mieux implantés. En 2002, la Big Apple a connu une recrudescence de la violence entre gangs yardies (les Pelpas, The John Shop Crew, les Bloodstains...) pour le contrôle du marché de l'herbe  dans la rue faisant de plus en plus de morts du Bronx à Brooklyn. Alléchés par la demande de ces mafias, les cultivateurs jamaïquains ont remplacé l'herbe locale traditionnelle qui vous met "Irie", sans engrais ajoutés et que seule la pluie arrose de temps à autres, par la skunk, variété la plus demandée aux USA. Certains vont même jusqu'à planter des graines en provenance des Etats-Unis ou des Pays-Bas! Depuis les 90's, prolifèrent de nouvelles weed, comme la Jamaican Indica ou la Red Bud dérivée de la célèbre Orange Bud, ou la Jamaican Chronic une version de la skunk californienne. D'autres sortes sont conçues en laboratoires  européens  puis importées en Jamaïque pour y être cultivée en profitant ainsi du climat propice de l'île et ainsi acquérir des effets ultra puissants. Cette pression du marché et de la demande américaine tend de plus en plus à faire disparaître l'     naturelle pour des produits boostés aux THC synthétiques qui vous "tappent à la gamelle" dès la deuxième  taffe, effet bien éloigné de la recherche méditative et contemplative des Rastas.

 

 

(1) Ajai Mansingh, "Rastafarianism : The indian connection", Sundy Gleaner, 18 juillet 1982,  cité par Hélène Lee, Le premier Rasta, Flammarion, Collection Etonnants voyageur, 1999. 

(2) Hélène Lee, Le premier Rasta, Flammarion, Collection Etonnants voyageur, 1999. 

(3) idem, Page 195. 

Please reload

  • Facebook Long Shadow
  • Instagram
  • SoundCloud Long Shadow
0

ARCHIVES

> Recherche par catégories 

> Recherche par tags