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Le Printemps Rasta ?

15/10/2015

Qui n'a pas rêvé, en écoutant les textes du reggae, de voir un jour le message prendre corps ? De voir chaque humain respecté, dans toutes ses différences, de voir aboli le système qui tient le monde en esclavage et pollue la planète ?

 

Il y a des dizaines de millions de Rastas ou sympathisants dans le monde, et ils ont pesé dans la balance de l'histoire, en Jamaïque, au Zimbabwe, à la Grenade... Mais chaque fois ils se sont laissé doubler par les politiciens. A chaque tournant Babylone les attend, toutes dents dehors, pour les rejeter dans l'ornière. On entretient le cliché du Rasta fumeux, asocial, illettré, pour justifier les injustices. A Grenade, où la révolution avait été menée par des Rastas, le nouveau premier ministre Maurice Bishop avait refusé à leurs leaders les bourses de formation en médecine et en droit parce que, avait-il déclaré, « Rasta c'est juste un truc de peinture et de sculpture, non ? » Aujourd'hui Rasta a ses docteurs, ses ingénieurs, ses philosophes, ses avocats. Ils n'ont pas tous des locks, mais ils savent que le reggae a toujours porté le débat au-delà des races, des sexes, des ethnies, des religions. Face aux massacres ethniques et à Boko Haram, n'est-il pas temps d'écouter le message unificateur des Rastas ?

 

En Avril et Mai 2015, à Abidjan (Côte d'Ivoire) et Ouagadougou (Burkina Faso) c'est arrivé. Deux grands événements de reggae, AbiReggae et Reggae City Festival, ont démontré, à quelques jours d'intervalle, que le message du reggae était enfin pris en compte. Concerts impeccables, salles de débats combles, public concerné : tous les participants ont eu le sentiment d'assister à une occasion historique.

Un printemps rasta. En Afrique. Évidemment.

 

AbiReggae festival - Abidjan du 4 au 9 Avril 2015.

 

L'endroit est beau. Le Palais des Sports de Trench Town est en réfection mais son parc, en bordure de la lagune Ebrié, prend la brise à pleins bras. Deux scènes, un village d'artisanat rasta, des milliers de spectateurs. Le plus original, peut-être, c'est l'importance donnée aux débats sur l'histoire et le sens de Rastafari, avec des intervenants venus de tous les horizons du mouvement. Et cet horizon est large, on s'en aperçoit tout de suite.

 

​La cérémonie d'ouverture a lieu sous un chapiteau ; fleurs, hotesses sexy, salamalecs dignes d'une session de l'ONU... mais on veut de la respectabilité, en voilà.

La salle semble contenir tout ce qui, ces dernières décennies, a eu affaire de près ou de loin au reggae et aux mouvements de renaissance noire. La liste a quelque chose de surréaliste. La « marraine » Pascaline Bongo - une « ex » de Bob Marley, fille du président Omar Bongo – côtoie Julius Garvey, fils de Marcus Garvey, que l'on guide doucement vers son fauteuil – un très vieux monsieur. Il y a des professeurs d'université – le principal organisateur, Azoumana Ouattara, occupe la chaire de philosophie à Bouaké. Il y a de vieux rebelles de la fameuse université Cheik Anta Diop de Dakar. Il y a de jeunes loups, des penseurs crypto-marxistes, des empêcheurs de tourner en rond sur la valse de la Négritude. Il y a des écrivains, des chercheurs, des ministres. Il y a même Babsy Grange, députée JLP du centre-ville de Kingston et ancienne ministre de la culture de Jamaïque – un splendide « don » femelle, cheveux oranges. Les Rastas sont représentés par les Jamaïcains, Mutabaruka et quelques uns-des 64 musiciens invités – mais aussi par d'autres, comme Giulia Bonacci (auteur d'Exodus, un travail de recherche sur Shashamane), Jérémie Krubo (Les Origines du Reggae), ou la Mère Jah, co-fondatrice à Paris, dans les années 80, d'un petit groupe de « retour à l'Afrique ». Il y a même Ijahnya Christian, nièce d'un Grand Ancêtre mystérieux des Rastas, Roger Athlyi, auteur du Holy Piby, la « Bible Noire », un texte proto-rasta de 1924. De tous ces « people » du monde reggae, peu se connaissent personnellement, et certains ne songeraient pas à s'adresser la parole tant leurs visions semblent se contredire. Mais il y a une sorte de magie – un mystérieux bienfaiteur nous a tous réunis là pour voir si on est capable, à nous tous, de tirer quelque enseignement de l'héritage rasta. C'est un moment historique. On a un sentiment de responsabilité. On est prêt à effacer les ardoises... Les interventions se feront dans un esprit fraternel, peut-être un peu trop consensuel. Pour aller plus loin il faudrait pérenniser le festival. Est-ce possible ? Justement Robert Brazza, le super animateur de Canal+ Afrique, introduit le « mystérieux bienfaiteur » : Moussa Dosso, ministre d'Etat, de l'emploi, des affaires sociales et de la formation professionnelle. Le financement du festival, nous dit-on, n'est pas public mais privé. Le ministre et quelques amis, amateurs de reggae dans leur jeunesse, auraient décidé de donner une chance au mouvement. Les « grotos » font leur come-out rasta ! Et ce fut, effectivement, un festival de dimensions et de qualité comme jamais la Côté d'Ivoire n'en avait connu, ni probablement le reste de l'Afrique.

 

Près de 60 formations défileront en quatre jours. Il y a plusieurs groupes jamaïcains – Third World, Mutabaruka, Ky-Mani, Morgan Heritage... - mais c'est un peu pour la forme. Ce sont les groupes locaux qui réveillent la foule. Je mesure l'énorme travail accompli par la scène musicale ouest- Africaine depuis les années 1980. Les groupes d'un niveau professionnel se comptent par dizaines. Il en est venu de partout : Côte d'Ivoire, Bénin, Ghana, Mali, Guinée, Mauritanie, Burkina Faso... Leur style s'est diversifié, enrichi de rythmes et d'instruments du « village ». Dans leur reggae se croisent mélodies mandingues et polyphonies de la côte, instruments traditionnels et rythmes haletants du grand Nord. Il y a des groupes Nyabinghis, mais leur pulsion de base est différente de celle de Jamaïque. Intéressant...

 

Je retrouve des artistes connus autrefois, presque gamins, aujourd'hui célèbres jusqu'en Europe : Ismael Isaac, regard d'enfant dans son visage d'homme mûr, qui chante Je reste, titre de circonstance. Je retrouve Fadal Dey et Koko Dembélé, Malien de Mopti, ex-Kanaga, un vieux combattant du reggae qui n'a jamais perdu sa capacité à susciter l'émotion. L'Afrique de l'Ouest regorge de super chanteurs comme lui ou Beta Simon, qui chante dans une vieille langue bété avec des accents prophétiques ; sa voix est l'une des plus maîtrisée du reggae ivoirien... On connaît bien Takana Zion, big star en Guinée, dans une veine plus politique (« Rasta Government »). Celui qui me surprend c'est Larry Cheikh. Parfait clône d'Alpha Blondy à ses débuts, il avait été chargé, pour un temps, du lead vocal du Solar System, le vieux groupe déserté par Alpha, et il a beaucoup appris de ces vétérans. Mais la qualité musicale de son nouveau groupe m'épate : c'est une musique pleine d'humour, jouissive, à la fois groovy et d'une fantaisie ébouriffée. En voilà un qui a définitivement échappé à l'emprise des « vieux pères ». Saura-t-il gérer son retour ? Selamty, autre héritier d'Alpha, se produit avec l'excellent groupe de scène Reggae Light, mais leur show d'Abidjan n'est pas aussi fantastique que celui qu'ils feront à Ouaga quinze jours plus tard. On en reparlera. Quant au Grand Ancêtre lui-même, il ne jouera pas ; dès qu'il monte sur scène l'électricité saute, re-saute, tressaute. Alors Alpha jette l'éponge et envoie tout le monde se coucher. Sabotage ? Les cables électriques, dit radio-trottoir, ont été sectionnés... Qui a pu faire ça ?

 

Quant aux jeunes, je les découvre, en vrac, par dizaines, tous avec des grooves, des textes, des sons à eux. Les plus originaux restent en mémoire, comme Kajeem, DJ/slammeur/écrivain intello, avec son humour gamin et son merveilleux sens des mots. Il y a Deevine Gun, sorte d'enfant prodige qui a grandi sur scène et qu'Abidjan chérit - seule avec sa guitare, chair de femme et fragilité d'enfant, elle chante des choses intimes, un peu étranges, sur un petit swing de guitare qui emporte tout, les pieds, le corps, les gens... Dans la grande tradition du reggae spirituel, CeePee, de Mauritanie, a une voix bourrée de feeling et son long itinéraire, de gosse de la rue à Nouakchott jusqu'à Abidjan en passant par le Sénégal et la Guinée, lui a donné beaucoup de profondeur et de lyrisme. On l'écouterait pendant des heures.

Et puis tous les autres, Ras Goody Brown, Big Zino, Africain le Fou, Kalujah, Spyrow, Naftaly, Black Mojah, Melekeni, Paul Mady's, Jim Kamson, j'en oublie, il y en a trop. Heureusement il y aura une session de rattrapage à Ouagadougou dans deux semaines, où je pourrai voir Sana Bob, par exemple, la nouvelle coqueluche Burkinabé - encore un galérien qui est en train de sortir en force. Seul regret : les femmes sont encore peu nombreuses à l'avant de la scène. Elles cherchent leur style, et elles avancent. Comme Tee Namy, show de bad girl et sape de rappeur, mais si féminine avec sa voix douce - ne lâche pas l'affaire, petite sœur, tu trouveras ton son ! Tout cela est assez éblouissant : l'Afrique de l'Ouest pullule de groupes de qualité. Mais tous ces musiciens vont-ils réussir à survivre ? Il y a peu de concerts de reggae sur le continent, et le marché étranger est en berne. Le reggae africain ne peut compter sur personne – que sur son public local. Il faudrait développer les festivals, laisser le reggae sortir de l'ombre, accorder un peu plus d'attention à cette culture et à son public...

 

C'est le défi qu'a relevé AbiReggae : offrir une plateforme respectable à tout ce vaste monde vert- jaune-rouge, lui permettre de montrer de quoi il est capable, de s'exprimer, d'échanger à tous les niveaux, des trottoirs aux ministères. Tout le monde ne partage pas cet œcuménisme (on attribue l'absence très remarquée de Tiken Jah à la présence de la fille du dictateur Bongo) mais au final, à Abidjan, il a fait ses preuves.

Et la plus belle récompense, c'est que ça marche. Le dernier soir – ou était-ce déjà le matin – alors que la foule se défaisait à pas lents, un jeune derviche assis devant la lagune méditait : « On ne peut pas se rendre compte, quand on n'a pas vêcu les Evénements. Ca fait quatre ans que les élections ont eu lieu, les choses se normalisent petit à petit, mais on marchait encore sur des œufs, tout le monde avait tellement peur que ça recommence. Là, pour la première fois, on se relaxe. On sent que la page est tournée. »

 

 

Hélène Lee

 

Olivia Grange (femme politique jamaïcaine) et Julius Garvey

 

Third World

 

Ky-Mani Marley

 

Sources photographiques : Comité d'organisation de AbiReggae

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