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Stanley Beckford played mento.

06/04/2007

Le vendredi 30 mars dernier, le mento perdait l'un de ses dignes représentants. Monsieur Stanley Beckford tirait sa révérence à l'âge de 65 ans à son domicile de Riversdale dans la paroisse de St Cartherine, Jamaïque, des suites d'un cancer de la gorge. Né le 17 février 1942 à Portland en Jamaïque, Stanley Beckford avait débuté sa carrière en 1973. Il lui aura fallu attendre 2002 et la sortie de l'album Stanley Beckford plays mento sur le label Barclay pour enfin connaitre  une renommée internationale tant méritée... Il était l'un des derniers représentants de la famille du mento, musique "folklorique" jamaïcaine née bien avant l'avènement du ska dans les 60's.

 

La naissance et l'origine du mento ne sont pas des plus définies. En effet, pour Vincent Pride, leader du Blue Glaze Mento Band un des derniers groupes de mento authentique qui accompagnait Beckford dans les dernières années de sa carrière, le mento tirerait son origine du quadrille, danse que les planteurs ont importé d'Europe au XVIIIème et XIXème siècle, après que les esclaves l'aient repris à leur compte et le retouchent à leur façon : " Les quadrilles étaient organisé en mouvements et à chaque mouvement correspondait une musique et une  danse bien précises. En tout, il y avait cinq mouvements. Lorsqu'on a voulu en rajouter un sixième, on a inventé le mento ". En accord avec Pride, la grande musicologue jamaïcaine Olive Lewin complète cette explication en le définissant comme une forme de musique et de danse typiquement jamaïcaine qui existe depuis plusieurs siècles dans l'île. Stanley Beckford, lui donnait pour berceau l'Afrique. Le rythme aurait voyagé avec les milliers d'esclaves en transit pour les Antilles, ce que Bruno Blum, dans son livre Le Reggae (Ed. Librio, Coll. Musique, 2000) affirme en le définissant comme un mélange d'influence européennes, bantoues et ouest-africaine.

 

Chose certaine et vérifiable, le mento est une musique à 4 temps au tempo lent, aux harmonies peu sophistiquées (2 ou 3 accords pas plus !), que l'on ne peut écarter de l'histoire du reggae puisque il est intervenu sans conteste dans sa naissance. En effet le mento implique des instruments à la conception extrêmement rustique (puisque musique traditionnelle des campagnes) telle la rumba box  (héritière du kalimba africain) ou piano thumb, caisse de bois sur laquelle est montées quatre voire cinq lamelles de métal faisant office de basse puissante préfigurant la présence indispensable et primordiale de l'instrument que l'on retrouvera dans le reggae. De même à coté des congas et autres maracas, la rythmique syncopée, attribuée au banjo ou à la guitare sèche, que l'on retrouve dans le mento est un avant goût de ce qui caractérise la construction du reggae. Dès la fin des 20's, le mento est la musique des bals de campagne et celle de balladins et autres ménestrels qui se produisent dans les rues de Kingston. Ces artistes profitaient de leurs prestations pour vendre des feuilles sur lesquelles étaient imprimées les paroles de leur cru. Le style  va rapidement représenter LA musique folklorique locale pour les touristes américains, musique que ce derniers écoutaient des les hotels, ce associé à une certaine mentalité coloniale révolue. Il faut attendre le début des 50's pour que le mento soit  pressé dans le but de concurrencer le calypso de Trinidad, constituant ainsi le début de l'industrie discographique jamaïcaine. En effet, c'est en 1951 que sortent les premières galettes de mento produite par Stanley Mota sur le label MRS, Ivan Chins sur Chin's ou encore Ken Khouri. 

Capitalisant sur l'engouement des américains pour ce  calypso trinidadien  et constatant l'énorme popularité du  jamaïcain Harry Bellafonte, de nombreux artistes mento rebaptisent et ajustent leurs compositions. On parle alors de mento-calypso, de jamaican-calypso voire de calimento. Le mimétisme atteint son paroxysme quand Ken Khouri nomme son label Kalypso tout en ne produisant que du mento. L'utilisation indifférente des termes mento et calypso provoque une confusion. Pourtant si effectivement il existe des similitudes rythmiques, les deux genres sont bien distincts : " Les Trinidadiens ont une approche de la vie radicalement différente de celle des Jamaïcains. Pour eux, tout est prétexte à la fête, alors que nous autres Jamaïcains, nous somme plus introvertis. Lorsqu'ils dansent, les Trinidadiens sautent  à tout bout de champ, alors que nous dansons les pieds immobiles ou presque, en privilégiant le mouvement des hanches. Forcémént, cela se retrouve dans la musique, ainsi que dans les paroles. La plupart des  calypsos comportent un refrain très accrocheur que tout le  monde peut reprendre.  Même chose pour le rythme qui appelle le participation du public, alors que celui du mento, même s'il déclenche une irrésistible envie de danser chez les Jamaïcains, il semble poser des  des problèmes insolubles aux non-Jamaïcains. Quand aux paroles du mento, elles  sont compréhensibles des seuls initiés. Tout cela vient évidemment de l'esclavage. Parce qu'il était dangereux de s'exprimer ouvertement, nous avons appris à toujours camoufler nos propos " (Olive Lewin), à parler par allusion. Selon certaines sources, les termes mento viendrait d'ailleurs de l'espagol mentar qui signifie mentionner, nommer, faire allusion à.

À la dénonciation le mento préfère la satire, aux grands discours la chronique de la vie quotidienne. Les chanteurs de mento aiment à  soulager leur peine en riant aux dépens de leurs maîtres. Les textes "slack" sont ainsi de rigueur. Le classique Big bamboo de Lord Creator (par exemple), repris par Yellowman en 1984, use d'une métaphore subtile : à assimiler le "gros bambou" au sexe masculin il n'y a qu'un pas  que les dames de l'assistance se plaisent à avancer sans rougir ! Ce machisme, très pratiqué dans l'île, se retrouvera abondamment dans le reggae et surtout le dancehall avec des textes dits "slackness".

 

Le mento va connaître une grande popularité dans les 50's, mais  avec  l’essor des postes de radio captant des émissions américaines émises depuis Miami, la jeune population jamaïcaine va être beaucoup plus réceptive au J=jazz et surtout à la soul et au rythm'n'blues voyant ainsi dans le mento une simple musique de paysans, de "cul-terreux". Si la naissance du ska au début de la décennie suivante est aussi une des causes du déclin de popularité du mento, c'est paradoxalement en mélangeant ces deux rythmiques différentes que le mento va sortir de son cadre purement folklorique et/ou touristique, et qu'il va connaître une seconde jeunesse. En effet, le talentueux guitariste Owen Emanuel, aka Count Owen, après  avoir  enregistré de nombreux titres mento et calypso, accompagné par The Crafters, The 5 Stars ou encore The Calypsonians sur les label MRS et Kalypso [labels sur lesquels on retrouve Lord Laro, Lord Melody, Lord Lebby, Lord Jelicoe, Count Zebra, Lord Flea, Lord Power, Count Sticky et autre Count Lasher], suit l'évolution musicale insulaire en adaptant le mento aux rythmes ska et rock steady sur deux de ses albums : Come let's go Ska-lypso sur Kentone Records en 1965 et Rock Steady calypso pour Federal en 1967. 

De cette fusion des genres, The Hiltonaires en ont également usé. Parfois nommés Hiltonairs, Hyltonaires, voire The Hiltonaires Calypso Band, cette formation tire son nom de la chaîne d’hôtels bien connue pour qui elle jouait dans son site d'Ocho Rios sans pour autant faire un mento pour touristes fortunés. En 1965 sort Ska-motion in Ska-lip-so sur le label Wirl, leur album le plus marqué par le mélange mento/ska, opus dont certains tire tel Ethiopia sont bien loins du folklore hôtelier.

 

Dans l'utilisation et la pratique d'une fusion rythmique, il est un artiste qui su allier mento et reggae : Staney Beckord. Né à Portland le 17 Février 1942, orphelin à sept ans, il grandit à Kingston entre Greenwitch Town et Maxfield Avenue, en plein ghetto ouest. Il apprend le chant sur les bancs de son église, la Church of God, et la guitare à l'école informelle d'un voisin, un certain Carlton Smith. A 19 ans il gagne le célèbre radio crochet Opportunity Hour du journaliste Vere Johns. En 1968, lorsque se forme Soul Syndicate, il sera son premier vocaliste. Mais le groupe est surtout demandé en studio pour accompagner les stars du moment, et pour survivre Stanley prend un emploi de vigile.

De 70 à 74 il occupe ses nuits de veille à jouer de la  guitare et à chanter. L'arrestation devant lui d'un voyou recherché lui inspire Wanted Man, son premier tube sorti en 1973 sur GG de Alvin Ranglin. Le trio vocal improvisé pour l'occasion est baptisé Starlights (ou Starlites), mais il n'aura qu'une existence éphémère, Beckford continuant seul sous ce même nom. D'autres enregistrements pour GG suivront jusqu'en 1978, mais sans le succès de Wanted Man : All Day Working, Salve, Jah Jah, Mr Softhand, Hold my Hand, Mama Dee… En 1975 sort Soldering (la Soudure, un euphémisme pour l'acte sexuel), qui sera banni des ondes, mais fera un tabac en boutique. Ce style grivois ne correspond pas à la mode rasta en train d'exploser en Europe, et Beckford est contraint de se rabattre sur le circuit des hôtels pour touristes avec un groupe "calypso", Stanley and the Turbines. C'est avec cette formation qu'il enregistre Leave My Kisiloo pour Barrington Jeffrey de Dynamic et Africa  en 1978 (ressorti en 1995 sur Lagoon),  Big Bamboo en 81 sur GG, Wanted man qui sera pressé en 2000 pour Joe Gibbs.  En 1979  crédité à son seul nom sortira l'excellent Gipsy Woman sur le label d'Alvin Ranglin. Le backing vocal assuré par The Revolutionaries (Sly and  Robbie, Tommy McCook...) donne à cet album un cachet unique où l'on comprend bien à son écoute la volonté du chanteur et du producteur de donner un son emprunté à la musique  traditionnelle Caribéenne. Les premières mesures de You Mother Never Know nous emportent dans un mento bien cadencé et deux chansons tirées du répertoire mento : Back To Back et Chiney Baby (ne pas confondre avec le titre Chinese Baby de The Hiltonaires) enrichissent cet album. La texture vocale, une voix de falsetto qui donne à l'ensemble de ce disque une chaleur et un rythme incomparable, de Stanley Beckford se rapproche de celle d'un autre des chanteurs de l'écurie d'Alvin Ranglin de cette époque : Eric Donaldson.

En 1980 il gagne pour la première fois le concours Festival Song Contest avec Dreaming off a new Jamaica (a land of peace and love), une seconde fois en 86 Dem a fi Squirm sorti sur Uhuru et une troisième en 2000 avec Fi We Island a Boom. Il se produit régulièrement à l'hôtel Hilton, accompagné par les Fab 5, un groupe de reggae/calypso, ou par le Blue Glaze Mento Band. C'est cette dernière formation qui accompagne Beckford pour l'album qui, en 1984, signe son retour sur les scènes internationales et enfin une reconnaissance méritée. 

Le Blue Glaze Mento  Band est un des derniers groupes de mento authentique - le mento tel qu'on le pratiquait dans les campagnes avant l'arrivée de l'électricité. Fondé dans les 60's à May Pen, un centre agricole à l'Est de Kingston, par un petit groupe d'ouvriers  du bâtiment, il a la particularité d'avoir pour instrument soliste une clarinette, celle de Vincent Price déjà cité, leader historique du groupe. Le Band a évolué au cours des années, mais elle s'est stabilisée depuis près de 15 ans avec, autour de Price, Nelson  Chambers au banjo, Kenneth Burrell à la rhumba box, Phamas Hamilton à la guitare et Randal Whyte aux maracas et autre tambourin, les deux derniers assurant aussi les parties vocales. Pour l'enregistrement de Stanley Beckford plays Mento, la femme et la fille du chanteur, Thelma Beckford et Monique Thomas, ont fait les chœurs, en compagnie des deux vocalistes du Blue Glaze.

Quelques musiciens extérieurs sont venus se joindre à eux : le violoniste Theodore Miller, lui-même leader d'un excellent groupe de mento authentique, le St Christopher of Lititz . À part les trois percussionnistes que sont Sky Juice, Michael Enkrumah Henry, et le fabuleux batteur Leroy 'Horsemouth' Wallace, le seul musicien de reggae invité est le subtil guitariste Mickey Chung, appelé à remplacer Nelson Chambers un jour où le rhum avait coulé à flots et où celui-ci ne parvenait plus à placer son banjo ! Si l'opus se compose de reprises de titres aux évocations douteuses tel Soldering , le traditionnel Big Bamboo  ou Leave mi Kisiloo, il contient également des morceaux  reflétant une certaine spiritualité populaire, comme le très ancien Dip Dem JahJah, hymne rédempteur du prophète Bedward (un rebelle baptiste du début du 20ème siècle), ou encore Broom Weed, une vieille chanson de Marrons bourrée d'allusions occultes. La formation reprend également à son propre compte Guava Jelly dont Marley a fait une adaptation.

En 2004 Stanley Beckford confirme son succès avec l’album Reggaemento composé de 11 titres dont Wanted Man reprenant son premier hit enregistré pour Alvin Ranglin. Il y fait des reprises de standards comme Hello Carol rebaptisé Oh Jah Jah, Israelites, chanson écrite en 1968 par Desmond Dekker et d'autres classiques comme Cause way Road

Depuis 2004, les scènes internationale s'ouvraient à Stanley qui renouait ainsi avec un public à qui il avait fait découvrir une musique trop peu connue ! Souffrant d’un cancer de la gorge, Stanley Beckford était soigné à l’University Hospital Of The West Indies. Des  artistes tels que Ken Boothe ou Derrick Morgan s'étaient mobilisés pour lui apporter un soutien financier afin de pouvoir lui apporter les meilleurs soins possibles.

 

Le mento et le reggae pleure la disparition d'un artiste dont la reconnaissance des plus méritée s'est trop fait attendre...

 

 

PS : Outre les différents albums  évoqués ici plus que conseillés, pour qui, voudrait revenir aux origines de l'industrie discographique de la Jamaïque et aux premières galettes de mento, je vous invite vivement à vous pencher sur l’excellent album sorti sur Pressure Sounds en 2006, Take me to Jamaica. Regroupant des enregistrements effectués entre 1951 et 1958 sur les tous premiers labels  insulaires, cette compilation rend hommage à des artistes à qui l'on doit d'écouter notre Roots Reggae préféré. ROOTSBLOGREGGAE tient à saluer le superbe travail de Michael Garnice du site mentomusic.com, véritable référence sur le sujet, sur lequel un passage était indispensable pour la rédaction du présent article.

[mise à jour : 22/01/2018]

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