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La naissance de l'industrie discographique jamaïcaine.

24/06/2018

Le 45t est indissociable de la musique jamaïcaine. Il est le carburant du sound system, il constitue la carte de visite d'un artiste ou d'un groupe. Habillée d'un macaron, vecteur de messages et d'images, cette galette de 18 cm de diamètre à la révolution immuable de 45 tours à la minute est devenue, avec le temps, une unité de mesure (tel artiste a sorti tant de titres produits par tel producteur sur tel label), une monnaie d'échange entre collectionneurs. La place prépondérante de la musique dans la culture populaire jamaïcaine a été un moteur indiscutable dans la naissance au milieu des années 1950 de l'industrie discographique yardie. C'est avec l’avènement du ska au début de la décennie suivante que son destin est définitivement scellée. En quatrième de couverture du Small axe guide to rock steady de Chuck Foster*, Roger Dalke dénombre pas moins de 5500 45t pressés sur l'île entre 1966 et 1968... soit 6,5 singles par jour !

 

Comment est née cette industrie, quels en sont les pionniers ?

 

Tout commence en 1948 quand la firme américaine Columbia présente le premier disque vinyle microsillon 33t fait d'un polymère répondant au doux nom de polychlorure de vinyle. C'est une véritable révolution dans l'histoire de l'enregistrement. Un an plus tard le label américain RCA Records sort le premier 45t. L'industrie discographique jamaïcaine à proprement parler voit le jour au début des années 1950, avec l'enregistrement et le pressage de la musique locale, le mento.

 

Depuis le début des années 1940, les radios possédaient des installations permettant l'enregistrement et la gravure de disques souples en acétate qui leur permettaient de capturer des groupes locaux pour leur programmations. C'est ainsi que, sous l'impulsion de ses mêmes stations de radios et d'un tourisme en pleine expansion, va s'initier et s'organiser la première véritable expérience discographique insulaire.

À Kingston dans ces années 1940, afin d'attirer le chaland des propriétaires de boutiques et autre débiteur de boissons disposent des enceintes à la porte de leur établissement, ces dernières reliées à une radio ou un lecteur de disque. Le principe se popularisa au milieu de la décennie suivante s'installant dans des salles couvertes, les dance hall, ou au coin d'une rue pour devenir des soirées à part entière au cours desquelles un selector enchaîne les disques sur son unique platine. 

 

Avec l'implantation d’hôtels de luxe, la côte Nord Ouest de l'île est devenue au début des années 1950, terre de prédilection pour riches vacanciers étrangers. Sans sortir de leur hôtel, ces touristes de la couronne britannique et autres américains découvrent, tout en profitant de la plage, le mento par le biais de groupes s'y produisant. Ces établissements sont d'ailleurs à l'origine du nom de certaines formations, à l'image des Hiltonaires dont le sobriquet à pour origine la chaîne hôtelière Hilton. Dès lors, chaque visiteur devient un amateur potentiel et donc un possible acheteur, le quidam se devant de revenir de son séjour dans les Caraïbes un disque de mento ou de calypso (musique de l’île voisine Trinidad cousine germaine du mento) sous le bras. Devant cette demande, deux propriétaires parmi les tous premiers de sound system, vont proposer une offre en achetant le matériel d'occasion aux USA. Stanley Beresford Brandon Motta, qui possédait également une fabrique de pressage de disques souples, et les frères [Ken et Richard] Khouri bâtissent les fondations de la première industrie discographique insulaire dans un but commercial.

 

Avec une centaine d'exemplaires de chaque enregistrement, capturé au commencement dans des lieux aussi divers qu'une chambre, une boîte de nuit ou bien un magasin de meubles, cette production va se consacrer, à de rares exceptions près, au mento. Dans le même temps, apparaissent les premiers labels jamaïcains tel M.R.S. (Motta Recording Studio) ou Times Record de Ken Khouri. Construisant pour certains leur propre studio, pour d'autres ayant un groupe de session maison à part entière, ces entrepreneurs de la première heure rencontrent rapidement des difficultés dans la conception-même du produit fini, le support vinyle. Le manque de matières premières entrant dans la fabrication des matrices, pousse ces derniers à signer des contrats avec des firmes états-uniennes et britanniques afin de paliers à la pénurie : l'enregistrement effectué en Jamaïque embarquait pour une de ces destinations, et revenait, quelques semaines plus tard, gravé dans le polymère. Le principe quelque peu compliqué eu pour conséquence quasi immédiate la diffusion du mento hors des eaux territoriales jamaïcaines. Pressé à Londres, New-York ou Miami le disque pouvait sortir sous le même label originel ou sur un label du cru.

 

Un pas décisif est franchi quand en 1954, achetant du matériel aux États-Unis, Ken Khouri décide de ne plus être dépendant de Decca, qui à Londres pressait ses enregistrements : il fonde la première usine jamaïcaine de pressage de disques, la Records Limited qui rapidement, en se rapprochant d'un label qu'il possédait également, Federal Records, va devenir la Federal Records Manufacturing Company Limited.

 

Dans le même temps, arrivent deux nouveaux acteurs discographiques : Ivan S. Chin et Dada Tuari. Chin, réparateur de radio, commença à produire en 1955 sur son label Chin's et ce jusqu'en 1957. Dada Tuari, jamaïcain d'origine indienne, ouvre lui vers 1954-55 la Caribbean Recording Company (C.R.C.) sur la future mythique Orange Street à Kingston, lui permettant de presser du mento sur ses deux labels Caribou et Down Beat. Chin et Tuari usèrent du même stratagème en signant des licences avec des manufactures étrangères, pouvant  ainsi  distribuer leurs productions hors de la Jamaïque. Ken Khouri de son côté, pressant lui même ses enregistrements, les exporte en Grande-Bretagne où ils sont distribués par Melodisc sous le label Kalyspo (afin de concurrencé le Calypso, utiliser le mot Kalypso permettait de vendre le mento comme du Calypso, plus populaire !).

 

En dépit de tous leurs efforts, de l'ambition qui les habitaient, de leur volonté de faire de la musique jamaïcaine une musique commercialisable dont on pouvait tirer profit, le succès escompté du mento ne fut pas au rendez-vous, aussi lucratif que pouvait être sa production. C'était certes la musique locale mais en aucun cas pas la musique populaire ! L'image du campagnard descendu à la ville, affublé d'un chapeau de paille et chemise à fleurs, chantant pour les riches touristes, cette représentation aussi caricaturale qu'elle fut, n'était pas là pour attirer un public jeune qui lui préférait le rythm & blues et le jazz. Ce dernier présent depuis les années 1930 sur l'île était joué par des orchestres locaux dans des salles de la capitale. Certains selectors s'aventuraient à jouer quelques titres de mento sur leur platine, mais sans jamais rivaliser avec le rythm & blues et le jazz qui jouissaient d'un terrible engouement auprès de la jeunesse yardie. Dans les faits, à l'exception d'une poignée d'amateurs de la haute société,  principaux propriétaires de lecteur de disques, qui laissaient quelques mesures de mento entrer dans leur demeure, la musique locale était mise de côté au profit de cette musique noire américaine que diffusaient des radios émettant depuis Miami ou de la Nouvelle-Orléans. S'il existait la R.J.R. (Radio Jamaican Rediffusion) depuis 1950, ses programmes correspondaient assez mal avec les goûts et les attentes de la population, et laissaient en définitive peu de place à la musique locale. Alors que peu de gens downtown (bas-quartiers) possédait un poste de radio, le seul moyen d'écouter de la musique était pour beaucoup d'aller en soirée. L'apparition de l'électricité dans toute la capitale jamaïcaine au cours des années 1950 jusqu'aux quartiers les plus pauvres, permis aux propriétaires de sound system de brancher leur matériel un peu où il le souhaitait, sans toujours faire dans la légalité ! En concurrence voire en compétition, un sound system, pour être adulé et respecté, se devait d'avoir la meilleure sélection impliquant de posséder des morceaux non seulement susceptibles de plaire au public, çà va s'en dire, mais aussi exclusifs, qu'il était le seul à jouer. Les enregistrements de mento se trouvant aisément en boutique, le genre n'intéressait pas les selectors

La désaffection pour la musique locale s'explique également par le succès grandissant au milieu des années 1950, des concours d'artistes amateurs dans les grandes salles de la ville et des radios crochets à l'image du Vere Johns Opportunity Hour qui récompensait par quelques livres (£) UN meilleur artiste. Les jeunes participants, pour espérer remporter la première place, reprenaient des standards de rythm & blues. Le lot en poche, le vainqueur investissait le plus souvent ses quelques livres aussitôt dans des sessions d'enregistrements, non pas de mento, mais de ces sonorités américaines évidemment. Le disque sous le bras, le chanteur le portait lui-même jusqu'à un sound system avec l'espoir d'être non seulement passé au cours de la soirée mais surtout de recevoir une réaction positive du public. Et, parce que de milieu social différent, les producteurs de mento, uptown, n'entretenaient pour ainsi dire aucune relation avec les sound systems, downtown, le glas va sonner pour le mento à la fin des 50's, terrassé qu'il est par une vague rythm & b lues et Jazz, enfantant un nouveau style relayé par les sound system :  le shuffle dit jamaïcain, sorte de Rythm & Blues aux influences mento et Calypso marquées. Initiée par Clement Coxsone Dodd en 1959, suivi immédiatement par un certain Arthur Duke Reid, la quasi totalité des titres étaient enregistrés et pressés à Federal de Ken Khouri. Rapidement ces deux propriétaires de sound system montent leur propre studio d'enregistrement. L'industrie discographique et la musique jamaïcaines entrent à ce moment précis dans un tournant majeur de leur histoire, annonciateur d'une véritable révolution culturelle et sociale prenant forme dans le ska, mais ceci est une autre histoire...

Il faut s'imaginer qu'à l'époque, les enregistrements s'effectuaient sur une seule piste ce qui signifie que le morceau était capturé en une seule prise avec la présence de tous les musiciens et chanteurs dans la même pièce.

 

* Muzik Tree & I Am The Gorgon, 2009.

 

>>> Illustrations : Roland Monpierre.

 

 

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