african POSTman

Jour de couronnement.

02/11/2018

Le 2 novembre 1930 eu lieu le couronnement, à Addis Abeba, de Hailé Sélassié - né Tafari Makonnem ("Qui sera craint ") le 23 Juillet 1892 à Harrar de Yeshi Emabet Ali et Ras Makonnen, et de l'Impératrice Mennen mariée à Tafari Makonnen depuis le 31 juillet 1911.

 

Le 111ème empereur d'Éthiopie, avait acquis le titre de Negusa Negast (Roi des rois) quelques mois plus tôt le 3 avril 1930, au lendemain de la mort de l'Impératrice Zaoditou. Depuis le 2 octobre 1916, la fille de Ménélik II (mort en 1913) régnait avec à ses côtés Tafari Makonnen nouvellement nommé Ras, Régent et Prince héritier de l'empire. Puis, le 7 octobre 1928, Tafari avait reçu le titre de Negus de Gondar, ce qui faisait de lui le personnage le plus important de l'Empire après la Reine des Rois, au détriment des vieux aristocrates de l'époque de Ménélik, opposés à la modernisation du pays.

Sept mois furent nécessaires à la préparation de " l'événement le plus marquant de l'histoire éthiopienne "(1), période durant laquelle Addis Abeba connut de grands travaux de nettoyage et de peinture. Le monde entier, notamment les "partenaires" de la Société des Nations, fut convié à cette cérémonie : le maréchal Franchet d'Espérey pour la France, le Duc de Gloucester pour le Royaume-Uni (fils du roi George V), le Prince d'Udine pour l'Italie (petit-neveu du roi Victor-Emmanuel), des représentants américains, japonais, hollandais, belges, suédois, égyptiens, allemands, turcs, grecs et polonais répondirent à l'appel.

Lors d'un cérémonial très bien préparé, Hailé Sélassié 1er est couronné dans la Cathédrale Saint-Georges d'Addis Abeba. " Roi des rois d'Éthiopie, Seigneur des seigneurs, Lion conquérant de la tribu de Juda, Lumière de ce monde et Élu de Dieu ", il était aussi défenseur de la foi et de l'Église éthiopienne. Le serment qu'il prononça marqua une nouveauté : il jura de maintenir les lois qu'il aurait promulguées " après les avoir soumises, de son plein gré, au Conseil, pour avis " (2), preuve d'un arbitraire moins grand dans l'exercice du pouvoir. Ceci fut confirmé par la promulgation, le 2 novembre 1931, de la première Constitution éthiopienne, créant deux assemblées de notables qui avaient pour rôle de discuter les lois avant leur promulgation par l'Empereur. Certes, ce texte n'instaurait pas un régime représentatif de la population, démocratique, mais constituait un premier jalon. Hailé Sélassié voulait que le peuple apprenne ce qu'est le régime représentatif, afin qu'il puisse un jour en arriver à prendre part au gouvernement du pays. 

Le peuple éthiopien est, à cette époque, majoritairement rural et analphabète. Aussi un des buts de l'empereur était de " favoriser la création d'écoles dans lesquelles seraient données un enseignement séculier et spirituel, et dans lesquelles l’Évangile serait enseigné " (paroles prononcées lors du serment du couronnement). Une autre innovation résidait dans le fait que l'Impératrice Mennen fut couronnée à la fin de la cérémonie religieuse, cérémonie durant laquelle où elle reçut la bague de diamants des Souveraines.

 

Cet événement va être l'ultime catalyseur, l'ingrédient manquant dans la naissance du mouvement rastafari. Dans les années 1930 la Jamaïque, et le reste des Caraïbes d'ailleurs, connait une vague de révoltes et de grèves, provoquant l'envoi d'une commission parlementaire anglaise (la Jamaïque jusqu'en 1962 fait partie de l'empire coloniale britannique). La conclusion du Moyne Report qui en résulte est sans appel : les salaires des pauvres n'ont pas augmenté depuis la période immédiate post-émancipation (1838). En cent ans, la condition matérielle de la population noire n'a pas bougée d'un iota, ce qui pousse beaucoup de jamaïcains à l'émigration pour Cuba, les États-Unis, l'Amérique centrale et vers d'autres îles de l'archipel antillais.

 

Un climat social difficile, tendu et inégalitaire ; la présence de Marcus Garvey, de retour des USA, père de l'UNIA (Universal Negro Improvement Association) et de la revue Negro World, et son rôle d'organisateur, d'agitateur et de prédicateur ; l'abondance de discours prononcés au coins des rue de Kingston par des orateurs noirs religieusement inspirés - aussi bien les prises de paroles que leurs protagonistes, sont autant de facteurs à l'origine du mouvement.

Le couronnement du jeune roi chrétien a un retentissement tout particulier en Jamaïque. Pour les pauvres - les Noirs - cette annonce fait écho à des mots attribués à tort à Marcus Garvey : "Regardez vers l'Afrique. Un roi noir sera couronné. Il sera le Rédempteur "(3). C’est un certain révérend James Morris Webb (auteur du livre A black man will be the coming King, Proven by biblical history, 1919), lui même garveyite, qui a annoncé la " grande nouvelle " au cours d'un meeting en 1921, déclaration retranscrite quelques jours plus tard dans le Daily Gleaner. Si, à l’inverse, aucune archive existante n’atteste que Garvey ait prononcé ces mots, rien ne prouve non plus le contraire. Garvey en a obligatoirement eu vent, ou plus vraisemblablement a-t-il lu l’article rapportant les propos de Webb pour les replacer aisément dans un de ses discours passionnés.


Toujours est-il qu’un roi noir venait d'être couronné en Afrique, la délivrance était proche. Chez certaines personnes profondément religieuses (4), prêtes à s'abandonner à des fantasmes messianiques et miraculeux, l'idée se répandit que Hailé Sélassié était Dieu descendu sur Terre pour délivrer et conduire les enfants noirs d’Israël hors de Babylone - sous-entendu loin de l'oppression des Blancs, en se référant à certains extraits bibliques: " Et je pleurais beaucoup de ce que personne ne fût trouvé digne d'ouvrir le Livre ni de le regarder. Et l'un des vieillards me dit : Ne pleure point; voici le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, il a le pouvoir d'ouvrir le Livre et ses sept sceaux. " (Apocalypse, V, 2-5).

Un autre passage rappelle la réalité que vit l'Éthiopie face à la puissance italienne (l'Italie envahit l'Éthiopie en 1935 pour capituler en 41 ; capitulation non seulement symbole de la toute puissance de l'empereur éthiopien, mais aussi synonyme d'espoir de tout le peuple noir à qui la preuve est donné qu'il est possible de combattre et vaincre l'oppression blanche) : "Et je vis la bête et les Rois de la Terre et leurs armées rassemblées pour faire la guerres à celui qui monte le cheval et à son armée. " (Apocalypse, XIX,19)

 

Plusieurs individus, disciples ou personnalités afférents à la pensée garveyite vont ainsi édifier les bases du mouvement rastafari au travers différents écrits, organisations, associations et « églises » : Ferdinand Rickett, Vernal Davis, Paul Earlington, Robert Hinds, Archibald Dunkley, Joseph Nathaniel Hibbert... et Leonard Percival Howell, considéré comme le Premier Rasta avec la fondation de la commune Pinnacle, berceau de la philosophie et du mode de vie rasta.... Mais ceci est une toute autre histoire...

_________

Notes :

À propos de l'illustration : sur ce portrait réalisé par Haigaz Boyadjian en 1930 à l'occasion du couronnement de l'empereur, le photographe à recours au photomontage dans le but de renforcer l'image du pouvoir. Sur le la croix copte qui surmonte la couronne a été placée de face, de manière à affirmer le soutien d'Hailé Sélassié à la chrétienté.

 

(1) Paul Henze, Histoire de l'Éthiopie, Paris, éditions Moulins du Pont/Les Nouvelles d'Addis, 2004.

 

(2) Gontran de Juniac, Le dernier Roi des Rois. L'Éthiopie de Haïlé Sélassié, Paris, L'Harmattan, 1979. De Juniac cite dans son ouvrage Pétridès, Le Livre d'or de la dynastie salomonienne ( Plon, 1964) que nous n'avons pu consulter mais qui nous semblait juste de citer.

 

(3) Boris Lutanie, dans son Introduction au mouvement rastafari (L'esprit frappeur, Paris, 2000), fait référence à plusieurs textes qui constituent les prolégomènes du mouvement, des écrits protorastas semblant anticiper également l'avènement de Ras Tafari : Royal parchment sroll of black supremacy du révérend Fitz Balintine Pettersburgh (1926) et The Holy Piby de Robert Atlhyi Rogers (1924), fondateur de l'Afro-Athlican Constructive Gaathlyi Church. Cette " Bible de l'homme noir " fut introduite en Jamaïque en 1925 par le révérend Charles F. Goodridge et Grâce Jenkins Garrisson membre de The Hamitic Church.

 

(4) Dans le prolongement du Great Revival (Réveil religieux) des années 1860, une multitude de sectes et de schismes para-chrétiens sont apparus : ces cultes revivalistes combinent des éléments hérités des traditions africaines et de la religion protestante (Kumina, Pukumina, culte Bongo, le Myalisme). Le détournement de la religion officielle se conçoit comme une nécessité de s'affranchir, comme une arme anticolonialiste qui provoqua la plupart des révoltes jamaïcaines comme celles de Sam Sharp en 1831 ou de Paul Bogles à Morant Bay en 1865 (ces deux Héros de l'histoire jamaïcaine étaient deux prêtre baptiste). Le courant rastafari s'inscrit dans cette même perspective.

 

Please reload

  • Facebook Long Shadow
  • Instagram
  • SoundCloud Long Shadow
0