african POSTman

NATTY DREAD Magazine for ever.

24/05/2019

Du plus lointain que nous puissions nous en souvenir, le début du mois d’août 2010 fut le début des mois d’août le plus mal engagé qu’il nous ait été donné de vivre, dans toute notre carrière de reggae addict.

À cette époque le reggae était autant médiatisé qu’aujourd’hui, ROOTSBLOGREGGAE avait cinq ans d’existence, les éditions Afromundi publiaient Histoire des indépendances africaines de Jordane Bertrand pendant que l’île d’Haïti essuyait une énième catastrophe naturelle... C’était le temps où le Garance Reggae Festival allait fêter ses vingt ans, une marque pommée venait de dévoiler sa première tablette numérique et un certain François Fillon était Premier Ministre. Le collectif Inna de yard allait entamer sa première tournée, le Parti Socialiste existait encore et, le géologue français, Abderrazak El Albani venait de dater la première vie multicellulaire à 2,1 milliards d’années dans un gisement de fossiles gabonais...

Dès le départ, l’année 2010 ne s’était pas annoncée sous les meilleurs hospices. En l’espace de huit jours, le reggae avait perdu deux acteurs de légendes. Les 12 et 20 Janvier, disparaissaient successivement le fantastique producteur Vivian Yabbi You Jackson et Lynn Tait, guitariste majeur de la période rocksteady. Pour la petite histoire dans la grande : Nerlynn Tait, natif de l’ile voisine Trinidad et Tobago, ne s’est jamais véritablement installé en Jamaïque. Tous ses séjours cumulés couvriraient jusqu’à une poignée d’années au cours desquelles il aurait enregistré pour plus de 1500 titres, avec les producteurs les plus influents.
Le 10 juillet suivant, c’était au tour du chanteur et producteur, Lincoln Barrington Sugar Minott de tirer beaucoup trop tôt sa révérence... Autant dire que d’un point de vue reggae stricto sensu, la grenouille de notre moralomètre était loin d’atteindre le haut de l’échelle. Le début de cette première semaine d’août aurait dû lui faire gravir quelques barreaux puisque, selon tous nos calculs, était arrivé le jour de notre rendez-vous bimensuel. Hélas il n’en fut rien, bien au contraire.

Comme de coutume pour cette occasion bimensuelle, ce lundi 2 août nous nous étions levés un peu plus tôt que d’ordinaire pour être certains d’être sur place les premiers. Notre point de rencontre était à chaque fois le même : passés la porte, nous tournions tout de suite à gauche, faisions trois pas, effectuions une dernière rotation antihoraire de quatre-dix degrés et, sans effort supplémentaire, nous atteignions notre but : à hauteur du regard, s’exposait le rayon Musique au milieu duquel nous retrouvions notre ami. Notre pressentiment mathématique s’avéra justifié : le soixante-deuxième NATTY DREAD Magazine nous attendait. Alors que nous extirpions la revue du mille-feuilles de papier, nous fûmes immédiatement attirés par l’énorme pastille rouge qui jurait volontairement avec gris violet d’arrière plan de couverture, et dans laquelle tout était dit dans la plus simple expression : « DERNIER NUMÉRO ».
Nous passâmes du rose au blanc à la vitesse d’Usain Bolt, la revue manquant de nous échapper, tétanisés que nous étions. En l’espace d’un instant, notre lobe temporal s’emballa et, tel le film d’une vie, nos moments jusqu’aux plus intimes avec NATTY DREAD défilèrent devant nos yeux vides... Le flyer récupéré un soir de concert au Zénith de Paris en 1998 qui nous fit connaître le magazine seulement disponible sur abonnement - auquel nous souscrirons dès le lendemain, ou au numéro dans les échoppes spécialisées... Et puis, le premier numéro à sortir en kiosque en juin 2000 avec Marley en Une ; le sixième, d’avril 2001, qui était le premier accompagné d’un CD sampler ; le spécial Deejay et le Hors Série consacré à Jackie Bernard des Kingstonians en 2008...
Il pleuvait des couvertures du magazine : Israel Vibration, Joe Gibbs, Leroy Smart, Coco Tea, Peter Tosh, Garnet Silk... Johnny Clarke, Yabby You, Buju Banton, Augustus Pablo, Winston Riley, Burning Spear.... Brigadier Jerry, U-Roy, Fantan Mojah, Bunny Wailer, Sizzla, Marcus Garvey, Big Youth, Anthony B, Blackskin, Taurus Riley, Capleton... Au contact du sol, certaines revues explosaient en une multitude de CDs samplers au mille couleurs, d’autres encore s’ouvraient au hasard sur des articles, des interviews, des discographies d’artistes, des news, des chroniques de 45T ou d’albums, révélant des mises en page superbes.
Le déluge cessa net avec l’intervention du propriétaire des lieux : « Z’allez bien ? Z’êtes là sans bouger d’puis une plombe ! ». Nous réglâmes la publication sans attendre notre monnaie et sortîmes encore hagards et sonnés par cet uppercut que nous n’avions pas vu venir. Nous nous laissâmes tomber sur le premier banc rencontré, sans cesser de fixer un Taurus Riley qui semblait ravi, autant que nous, par cette annonce. Après lecture de l’édito et quelques minutes de réflexion plus tard, nous reprîmes enfin nos esprits. La disparition de NATTY DREAD était un énorme coup pour tous les passionnés francophones. Il fallait maintenant apprendre à vivre sans.
Il faut dire que le magazine était plus qu’un soixante-quatre pages papier glacé. Première publication consacrée exclusivement à la musique jamaïcaine à être diffusée en kiosque, il avait été durant près de quinze années, un pont privilégié pour les terres yardies. Entre les sons du moment et le roots le plus obscure, NATTY DREAD faisait aussi découvrir la Jamaïque au travers sa beauté naturelle, son histoire musicale et politique, et sa société.

Aujourd’hui encore, à la simple évocation de ce 2 Août 2010, notre goût à la vie s’estompe un instant, notre humeur habituelle si guillerette s’assombrit, une plaie pourtant bien pansée, que l’on pensait guérie, nous rappelle qu’il est au combien difficile de savoir de quoi sera fait demain. Nous ne sommes jamais retourner sur les lieux. Dans les semaines qui suivirent, nous fîmes une vaine tentative, quand à quelques rues d’arriver envahis par trop d’émotions, nous dûment rebrousser le chemin que pourtant nous empruntions avec délectation, tous les deux mois, depuis de nombreuses années avant ce funeste lundi.
Assemblés, les magazines NATTY DREAD constituent une sélection de près de 500 titres et une somme colossale d’informations qui font aujourd’hui référence. Avis aux amateurs, pour s’y retrouver, Dread Edition a eu l’excellente idée de mettre à disposition un index établi par Jah Breizh, classement par artistes des plus que pratiques à retrouver ici.

Pour ceux qui souhaiteraient compléter leur collection ou bien découvrir NATTY DREAD, nous avons dégoté quelques exemplaires de plusieurs numéros – les 14, 36, 37, 38, 46, 47, 51, 53, 55, 58, 59 et 60 – tous accompagnés de leur CD sampler, sous emballage d’origine. Ils sont en vente au rayon Mag et Fanzine du shop au prix de sortie. Les magazines sont également disponibles chez Deep Roots Reggae Shop.

+ Cadeau bonus : pour 2 magazines achetés nous vous offrons un Hors Série NATTY DREAD Posters.
 

* NATTY DREAD est à sa création en 1995 par Thibault Ehrengardt un fanzine de quelques photocopies agrafées. En octobre 1997 parait le premier « magazine » trimestriel, disponible sur abonnement, principalement en noir en blanc. Après dix numéros, NATTY DREAD s’agrandit, se colorise entièrement, prend en page et est diffusé en kiosque à partir de juin 2000 avec un nouveau Numéro 1. Devenu bimensuel, NATTY DREAD comptera 62 numéros – à partir du sixième d'avril 2001 il sera accompagné d’un cd, et plusieurs Hors Série. Aujourd’hui, Thibault Ehrengardt est à la tête de la très bonne maison Dread Edition et anime des conférences. Sébastien Carayol, un des collaborateurs réguliers du magazine et journaliste musical, était le commissaire de l’exposition Jamaica Jamaica qui s’est tenue en 2017 à la Philharmonie de Paris (lire notre article). 

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