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Les visages du dernier empereur d'Éthiopie.

22/07/2019

Quand Denis Gérard, ingénieur agronome, arrive en 1975 en Éthiopie pour travailler dans les basses terres arides de la vallée du Rift, « l’empereur Haïlé Sélassié vit encore, quoique prisonnier dans son palais »*. Il découvre la peinture traditionnelle locale, le style « bahelawi», qu’il va dès lors acquérir, et se prend de passion pour les photographies anciennes éthiopienne dont il réunit une formidable collection. Gérard publie un premier ouvrage en 1997 en collaboration avec Richard Pankhurst, Ethiopia Photographed - Historic Photographs of the Country and Its People Taken Between 1867 and 1935 aux éditions Kegan Paul International. Quelque dix années plus tard, annoncé pour le mois d'octobre, c'est en début décembre 2006 que paraît son second livre Ras Tafari – Haïlé Sélassié : Visages du dernier empereur d’Éthiopie aux éditions L’Archange Minotaure, dans la collection Aux Abyssinies.

Préfacé par Jean-Christophe Rufin** et introduit par l’historien éthiopien Bahru Zawde, spécialiste de l'Éthiopie contemporaine, l’ouvrage regroupe plus de 260 photographies d'archives, pour un grande part inédites, provenant de collections privées en complément celle de Gérard, déroulant ainsi la vie du jeune Tafari devenu Roi des rois d'Éthiopie. Ces clichés sont répartis et ordonnés selon une logique thématique (faste, intimité, mythe...) et chronologique (naissance, couronnement, résistance contre l'Italie fasciste, création de l'Unité Africaine...).
Tout en adoptant un ton neutre, Denis Gérard évoque les différentes facettes d'un homme, véritable figure mythique pour certains, despote et autocrate rétrograde éclairé pour d'autres. 160 pages pour raconter le destin d'une des plus étonnantes figures du XXème siècle, devenue de son vivant et malgré elle, une divinité pour les Rastas. Le caractère inédit de la plupart des documents photographiques fait de cet exceptionnel ouvrage un indispensable.

La petite histoire dans la Grande :
Il y a exactement 127 ans, le 23 Juillet 1892, naissait à Harar en Éthopie, Lij Tafari Makonnen, jour que le calendrier rastafari définit comme le Earthday***. À l'âge de 24 ans, il devient gouverneur de province sous le nom de Ras Tafari. En une quinzaine d’années, il va se hisser au sommet du pouvoir et se faire sacrer empereur à Addis Abeba le 2 Novembre 1930. On le dit descendant de la dynastie des Salomonides issue des amours légendaires du Roi Salomon et de la Reine de Saba (voir notre article Arkof the Covenant). Sous le nom de Haïlé Sélassié (Puissance de la Trinité), il règne sur un vaste empire indépendant. En 1936, trahi par « les nations civilisées » qui abandonnent l'Éthiopie à l'armée de Mussolini, il incarne à la tribune de la Société des Nations, la résistance contre les fascismes. La paix et son empire reconquis en 1941, il participe à la création de l'ONU, à celle de l'Organisation de l'Unité Africaine, au mouvement des pays non alignés. Personnalité politique internationale de tout premier plan, il échouera pourtant en partie à transformer un royaume devenu anachronique. S’il modernise incontestablement l’Éthiopie, il ne parviendra jamais à se défaire de sa structure féodale ancestrale. Il est détrôné en 1974 par une junte militaro-marxiste et meurt assassiné dans des circonstances obscures l'année suivante. Avec lui disparaît l'un des derniers et des plus vieux empires.

Extraits :
« Cet homme est un pont. Toute sa vie et même après sa mort, il n'a pas cessé de réunir : l'Afrique et l'Europe, la monarchie et la république, le monde des dieux et celui des hommes, la tradition et la modernité, le passé le plus lointain et le futur le plus imprévisible. Haïlé Selassié fut le souverain d'un lieu, l'Éthiopie et d'une époque, qu'il a marquée, mais il est aussi un personnage universel et intemporel. On peut détourner pour lui le mot de souverain pontife, terme qui désigne un chef spirituel qui relie les humains et les lieux. Relier, religion, on est au coeur de ce qui constitue à la fois une activité humaine et la manifestation première du sacré.
Un pont entre l'Afrique et l'Europe, il faudrait mieux dire « l'Occident », Haïlé Selassié l'a d'abord été chez lui. Né dans l'Éthiopie de Ménélik, pays de haute tradition mais longtemps fermé aux influences étrangères, Haïlé Selassié sera celui qui ouvrira résolument son empire aux idées et aux objets du monde occidental. L'université, les langues, les sciences entreront en Éthiopie grâce à lui mais aussi les voitures, les avions, le cinéma. En soi, cette ouverture serait banale si, en retour, Haïlé Selassié n'avait pas équilibré l'échange en faisant entrer à son tour l'Éthiopie sur la scène mondiale. La guerre lui en donna la tragique occasion. Son discours à la SDN a été une véritable pour le monde entier. Ce pays lointain, inconnu, sauvage peut-être, prenait d'un coup et pour longtemps la voix, la silhouette, la force, de ce petit homme raffiné au beau visage antique.
Un pont entre la monarchie et la république. L'a-t-il voulu ou fut-ce un évolution inévitable ? Le fait est qu'Haïle Selassié a porté à l'extrême l'exercice du pouvoir monarchique et que, ce faisant, il a crée les conditions de la révolution qui l'a emporté. C'est une figure bien connue des politologues que celle du «
tyran modernisateur », décrite par Leo Strauss. »

« Tafari est le nom que sa mère Yeshimabet lui a donné à sa naissance. Comme c'est souvent le cas en Éthiopie, ce nom a une signification : « Il sera craint ». Haïlé Selassié (ou « Puissance de La Trinité ») est son nom de baptême ; il ne sera utilisé publiquement qu'à partir du jour où il sera couronné empereur ou Roi des rois en 1930). Le ras Makonnen, son père, est un « moderniste », il confie l'éducation de son fils Tafari à Monseigneur Jarrosseau, l'évêque capucin de Harar. Ce dernier lui enseigne le français, qui deviendra sa langue de prédilection, les mathématiques, les sciences ; abba Samuel, un autre missionnaire capucin (de nationalité éthiopienne), s'occupera de son éducation traditionnelle : l'amharique, le gheze (la langue liturgique), l'histoire de l'Éthiopie, les usages. Tafari est studieux et apprend vite.
Lorsque son père meurt en 1906, il n'a pas encore 14 ans. Il quitte Harar pour Addis-Abeba où l'empereur Ménélik II le prendra sous son aile (il est son “petit cousin”). Il poursuit ses études à l'école Ménélik et assiste avec intérêt aux séances de la cour de justice royale (le tchi-loi). Lorsqu'il revient au palais, il partage ses repas avec d'autres jeunes princes ; avec lidj Yassou notamment, le petit-fils de l'empereur qui peut prétendre au trône. Yassou était un peu plus âgé que Tafari, préférant la chasse, les filles et la bonne chère aux études. Un complexe de supériorité vis-à-vis de Tafari, le frêle intellectuel, le rend provocateur. «
Il le tapait sur la tête pour l'obliger à manger de la viande crue et à boire du tedj (l'hydromel local), il le traitait de minus. Tafari, ne répondait pas, restait sur sa réserve, attendait... » affirme aujourd'hui Lidj Boyalew, le fils de l'un des compagnons des deux princes. »

RAS TAFARI Haïlé Sélassié
Denis Gérard

L'archange Minotaure 2006
Coll. aux Abyssinies
160 p.

*Entretien avec Denis Gérard à l'occasion de l’exposition Étonnante Éthiopie (collection privée Denis Gérard), qui s’est tenue du 19 septembre au 4 octobre 2015 dans la ville de Marnaz (art-ethiopie.com/index.html).
**à qui l'on doit parmi d'autre l'extraordinaire roman L'Abyssin (Galimard 1997)
***Pour beaucoup plus d’informations sur ce sujet il est fortement recommandé de lire notre article 23 juillet 1892, la naissance de celui qui sera craint.

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