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L'Alpha Boy’s School.

31/07/2019

Il y a cent-soixante-sept ans, le 18 Juillet 1852, naissait à Kingston, d'un père portugais et d'une mère française, Mary Justina 'Jessie' Ripoll, cadette d’une fratrie de cinq enfants. En fondant l’orphelinat Alpha à 28 ans, Jessie ne se doutait pas un seul instant que plusieurs décennies plus tard, le lieu serait devenue une école qui allait jouer un rôle majeur dans le développement de la musique jamaïcaine : l’Alpha School.

Adolescente, Jessie Ripoll est une membre active des Sœurs de la Charité. Elle décide avec l'aide de Josephine Ximes et Louise Dugiol, d'établir un orphelinat. Avec leur épargne accumulée au cours des visites hebdomadaires dans les maisons des paroissiens et le soutien du responsable apostolique de Jamaïque, elles achètent une propriété de 43 acres. Le premier mai 1880, les trois religieuses y ouvrent le centre d’accueil qu'elles baptisent Alpha, première lettre de l'alphabet grec et référence à Dieu qui se définit comme le début de toute chose – en opposition à Oméga la fin, dernière lettre de ce même alphabet.
Après dix ans de pauvreté et privations de toutes les sortes, le 12 Décembre 1890, elles sont rejointes par un groupe des Sister of Mercy - Soeurs de la Miséricorde, venues de Bermondsey en Angleterre, menée par Mother Mary Winifred Aloysius. En travaillant ensemble, le projet se développe. Le 2 Février 1891 Jessie, Louise et Josephine intègrent la congrégation, prenant respectivement les noms de Mary Peter Claver, Mary Joseph et Mary Margaret. La base jamaïcaine des Sisters of Mercy devient ainsi une réalité.

L'institution va rapidement prendre la forme d'une école avant tout réservée aux orphelins dont le nombre ne cesse d'augmenter. Forte de 1500 pensionnaires, l'Alpha School accueille aujourd'hui pour la plupart « des délinquants âgés de 6 à 18 ans, qui sont là suite à l'absence de domicile, la négligence, la pauvreté ou une combinaison de tout çà »*. La vocation de l'institution est de fournir une éducation et une formation pratique aux élèves, dont beaucoup sont analphabètes. On y enseigne les premiers rudiments de la lecture, le travail du bois, l'imprimerie et la fabrication des livres. Dans une extension de l’établissement à la campagne, on y apprend la découpe de la viande, la cuisine et l'élevage de animaux.
Si l'on y acquiert un métier, on y dispense aussi une formation musicale au travers de la fanfare de l'école. C'est par ce dernier programme d'éducation, et le nombre tout simplement impressionnant d'artistes reconnus qui y ont appris la musique, que l'Alpha School est connue de tous les amateurs de reggae. Formée à la fin du 19ème siècle, l'Alpha Boy’s School Band va voir à partir des années 1940 sortir de ses rangs la majorité, pour ne pas dire la totalité, des meilleurs musiciens jamaïcains de jazz, dont beaucoup vont être les acteurs directs dans l’élaboration de la première musique « moderne » de l'île : le ska. En effet, Don Drummond, ‪Tommy McCook‬, Lester Sterling et Johnny 'Dizzy' Moore, les membres fondateurs en 1964 des mythiques Skatalites, sont tous diplômés de l'institution.

L’Alpha School va produire quantité d'artistes, en grande partie grâce au travail et au soutien de l'âme et la mémoire des lieux : Sœur Mary Ignatius Davies. Née le 18 novembre 1921 à Spanish Town, après avoir suivi sa famille à Kingston, elle est ordonnée Sister of Mercy de l'Alpha Boy’s School qu'elle ne quitera plus. Sans jouer d'un instrument et sans même chanter, Sœur Ignatius va apporter une contribution incommensurable à l'histoire de la musique de l’île, en maintenant en vie la branche musicale de l’école.
Outre les fondateurs originels des Skatalites cités plus haut, Soeur Ignatius va tout au long de sa vie assister à la formation de musiciens dont certains eurent une carrière internationale : Alphonso 'Dizzy' Reece, trompettiste qui s'établit à New York à la fin des 60's à l'initiative de ‪Miles Davis‬ et qui enregistra une série d'album pour Blue Note... le saxophoniste Joe Harriot, Leslie Thompson, premier homme de couleur a avoir dirigé l’Orchestre Symphonique de Londres ; Leroy 'Horsemouth' Wallace, génial batteur et héros du film, non moins fantastique, Rockers ; Cedric 'Im' Brooks, saxophoniste épris de free-jazz et de panafricanisme qui fonde avec Count Ossie The Mystic Revelation of Rastafari ; les trombonnistes ‪Rico Rodriguez‬ que l’on ne présente plus et Vin Gordon qui vient de commettre tout récemment un nouvel album en collaboration avec Al Breadwinner, African Shores sur Tradition Disc... Les chanteurs Leroy 'Don' Smart, chanteur à la discographie de plus d’une trentaine d’albums, Albert MalawiEric 'Fish' Clark ou encore l’énigmatique ‪Yellowman‬.

Photo : Benoist Pévérelli*

 

La quantité, alliée à la qualité de tous ces artistes, a incité Clement 'Coxsone‬' Dodd à y puiser, au gré de ses besoins, des musiciens pour ses sessions d'enregistrement à Studio One.  En règle générale, rares sont les albums des 60's, 70's et 80's à ne pas compter parmi ses acteurs au moins un ancien élève d'Alpha. Certaine composition de ces musiciens sont d'ailleurs toujours au répertoire de l'orchestre comme celles de Don Drummond, le préféré parmi tous de Sœur Ignatius.
De ses élèves, elle collectionnait les enregistrements : chaque semaine, elle envoyait un pensionnaire lui acheter toutes les nouveautés sur lesquelles jouaient ses protégés, soit la quasi totalité des productions locales. Ainsi, elle possédait l'une des plus belles collections de disques de l’île, dont elle fit don au musée Experience Music Project de Seattle, Washington, USA. Une exposition y débute d'ailleurs en 2001 consacrée à l'histoire de la musique de la Jamaïque. Avant de faire partie intégrante de la collection gérée par son administrateur de l’époque Dave Rosencrans, toutes ses galettes alimentaient le sound system de l'école, Muff & Jeff Sound System – du nom d'un dessin-animé populaire en Jamaïque. Il a joué chaque ‪samedi de 13h à 17h‬ jusqu'à ce que les enceintes tombent en panne, trop vieilles. Le réparateur appelé à la rescousse lui aurait demandé si elle ne les avait pas trouvées sur l'Arche de Noé !


Respectée de tous ses anciens élèves, considérée comme une mère pour beaucoup, Sœur Ignatius disparait le 9 février 2003 à Kingston, des suites d'une crise cardiaque. Quelques temps avant qu'elle ne décède, assistée de Winston 'Sparrow' Martin, alors administrateur de l’école, et de Johnny 'Dizzy' Moore, elle avait engagé le projet de sortir le premier album de l'orchestre de l'école. Produit par Dodd qui prêta son studio pour les sessions d'enregistrement, sorti en 2002 Come Dance With Me crédité à Alpha Boys Band ‎fait le tour des différents genres musicaux de l’île, exception faite du dancehall. Sœur Ignatius y introduit certains morceaux comme sur Eastern Standard où elle lâche un tonitruent "Te me song dis ! ".

Sans jamais pourtant avoir véritablement reçu le moindre hommage, son soutien et sa contribution essentiels à la musique jamaïcaine ne sont pas aux oubliettes. En 2006, le label Trojan sort la compilation Alpha Boys' School 1910 - 2006: Music In Education rassemblant des titres d'anciens élèves évidemment, cd des plus conseillés. Sept ans plus tard, deux membres fondateurs du groupe ska Two Tone, Madness, enregistrent sous le nom The Lee Thompson Ska Orchestra, un album de classiques du genre intitulé The Benevolence of Sister Mary Ignatius sorti sur Axe Attack Recordings. En 2017, l’exposition Jamaica Jamaica à la Philharmonie de Paris (lire notre article), revenait sur la religieuse et son école, dont on pouvait admirer un fronton peint (première photo d’illustration). La même année, Heather Augustyn et Adam Reeves publiaient Alpha Boys School: Cradle Of Jamaican Music  aux éditions anglaises Half Pint Press.

Vibration, numéro 47 août-septembre 2002.

 

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