african POSTman

King Tubbys, the dub master.

14/11/2019

Une heure du matin, lundi 6 Février 1989, dans le quartier de Waterhouse à Kingston, Jamaïque. L’inGÉNIEur du son, King Tubby, quitte son studio du 18 Dromilly Avenue au volant de sa Ford Cortina pour rentrer chez lui, plus au-dessus, à l’Ouest, dans le quartier de Duhaney au 58 Sherlock Crescent. À peine dix minutes de trajet et il se gare dans la cours de sa modeste propriété. À peine s’est extrait-il de son véhicule qu’un homme, arrivé dans son dos, le menace d’une arme. Quelques secondes plus tard, il est abattu de sang froid. La musique jamaïcaine venait de perdre l’inventeur du dub.

C’est ainsi que Thibault Ehrengardt plante le décor de son dernier ouvrage, King Tubbys the dub master, paru tout récemment chez sa belle maison, Dread Éditions. Cette première biographie du légendaire technicien est qualifiée jusque sur sa couverture d’« officielle », en raison de l’accord et de l’aide qu’il reçu de Veronica ‘Miss Dell’ Johnson et Arleen ‘Fratam’ Ruddock, uniques ayant-droits qui n’ont pour ainsi dire jamais profité de l’héritage du King né Osbourne Ruddock le 28 Janvier 1941. Respectivement sa compagne et sa fille, elles lui ont ouvert leur porte, lui ont sorti les albums photos dont certaines rares ou inédites sont superbement reproduites ici.

Étrangères aux activités professionnelles de Tubby, Ehrengardt a dû creuser hors de la propriété, dernier vestige encore debout, témoin du passage roi du dub sur cette Terre, pour reconstituer le parcours musical d’un homme qui en dépit de son apport primordial à la musique de son île, est un mystère à plus d’un titre. Discret, secret, il n’a jamais donné d’interview, il ne tenait pas de journal, n’a jamais écrit sa propre histoire... Et pour couronner le tout, son matériel, son studio ont a été démantelés, dispersés.
C’est donc en véritable détective que l’auteur reconstitue le puzzle. Il part à la chasse aux infos : il fait le tour du voisinage, de la famille, des proches, des artistes et relations de travail. Dans tout bonne enquête, les indices se méritent. Et celle de Thibault Ehrengardt n’échappe pas à la règle. Sa persévérance, son abnégation et sa connaissance du milieu et des lieux vont le récompenser. Surtout quand des acteurs de premier plan, U Roy, Bunny Lee et Jammy en tête, refusent le dialogue à moins d’une compensation financière. Qu’à cela ne tienne, il fera sans eux. Tous les entretiens qu’il a pu mener, de visu ou par téléphone, sont autant d’anecdotes, d’indices – parfois contradictoires, sinon c’est moins amusant - qui donnent vie au dub master.
L’ouvrage, véritablement captivant, fourmille de détails électrotechniques, historiques, chronologiques et discographiques avec lesquels l’auteur retranscrit l’ambiance du studio, des sessions de mix et d’enregistrement*, des soirées du Tubby’s Hi Fi. Il raconte l’émergence et la course folle aux dub plates qui sortent du 18 Dromilly Avenue après que le titre ait subit la faveur d’un passage dans la légendaire table de mixage du maître des lieux, une MCI 4-pistes que ce Géo démonte-tout de Tubby avait de toute évidence bricolée à sa convenance. On assiste, comme en direct, à la naissance du dub en 1972, quand ce n’est pas à la gestation d’albums de dub parmi les plus mythiques et révolutionnaires.

Des zones d’ombres demeurent dans la vie de King Tubby que Ehrengardt n’a pu éclairer et pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayer, à commencer par les circonstances de son assassinat, crime qui n’a pour l’heure, toujours pas été élucidé. D’une précision redoutable, qui ravira les plus curieux, le texte aurait amplement mérité d’être prolongé d’une discographie à l’image de celle judicieusement proposée dans le magazine Natty Dread dix-neuvième du nom spécial dub (Juin-Juillet 2003), revue dont l’auteur était le rédacteur en chef (lire notre article pour en savoir plus)
Quoi qu’il en soit voici un livre majeur pour vraiment saisir l’importance de King Tubbys the dub master, sa démarche et son emprunte laissée dans l’Histoire de la musique jamaïcaine au travers son implication dans la genèse du dub, mais également pour comprendre les techniques de studio et les rouages de notre musique préférée des années 1970 et 80.

INDISPENSABLE.

 

King Tubbys the dub master
Thibault Erhengardt
186 pages
Photos couleur, noir et blanc
Dread Éditions, Coll. Insula Jamaica (#13), 2019.

 

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