african POSTman

Le 3 décembre 1976.

02/12/2019

 

Le vendredi 23 avril 1976 sort le cinquième album de Bob Marley et de ses Wailers pour Island, Rastaman Vibration. Alors qu’une minorité de fans critiquent l’opus le considérant quelque peu besogneux et bourré de rhétoriques, le LP est propulsé dans les charts US où il gravira la huitième place – la meilleure que connaîtra le groupe jusqu’à la disparition de Marley tout album confondu, et dans les classements anglais. L’album comporte en quatrième position de sa face B, un titre parmi les plus emblématiques du roi du reggae, le ténébreux War. Son texte à la particularité d’être emprunté à un discours prononcé par Haïlé Sélassié à l'Assemblée Générale des Nations Unies à New York. Cinq mois après la fondation de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) à Addis-Abeba en Éthiopie, l’empereur éthiopien prend la parole le 6 octobre 1963 devant les gouvernements du monde pour défendre la sécurité collective et la moralité internationale dans un contexte de décolonisation débutée fin des années 1950 et de menaces nucléaires en pleine Guerre Froide, malgré la signature le 5 Août 1963 à Moscou du traité d'interdiction partielle des essais nucléaires*. Si dans la bouche de Sélassié le discours possède une qualité incantatoire indiscutable, dans celle de ‪Bob Marley‬, accompagné des I-Threes, il prend une dimension véritablement hypnotique.

 

>>> Téléchargez le discours à lire et écouter.

 


Une semaine avant la sortie de l’album, le groupe entame son Rastaman Vibration Tour pour trois mois, qui le mènera des États-Unis en Europe. Débutée le 23 avril à Upper Darby en Pensylvanie, pour s’achever début Juin à Miami, la tournée US est ponctuée de concert inoubliables : Philadelphie et une performance interminable au cours de laquelle le petit Ziggy monta sur scène pour rejoindre son père ; Boston, New-York, Chicago, Los Angeles, San Diego et surtout Santa Monica, où au Roxy le concert fut extraordinaire, éblouissant et devenu mythique en partie par la présence de Bob Dylan**. De la Floride, les Wailers s’envolent pour le vieux continent : Düsseldorf, Stockholm, Amsterdam où une heure après la fin du concert, le public chante encore « Woi yo…Woi Yo Yo Yo… ». Après Londres et plusieurs dates sur l’île anglo-saxonne, Rastaman Vibration Tour se clôt à Manchester le 27 Juin***.

De retour en septembre, Marley et ses Wailers retrouvent une Jamaïque en proie à un mouvement de violence incontrôlable. ‪Le 19 juin‬ précédent, Mickael Manley du PNP (People National Party), Premier Ministre depuis 1972 – soutenu à l’époque par Marley, avait décrété l’état d’urgence face aux conflits politiques qui décimaient la population kingstonienne, des luttes alimentées par l’afflux de milliers d’armes dans les ghettos. Pour certains, ces arrivages massifs avait pour origine le cercle des dealers de ganja qui se faisaient payer en livraison d’armes en provenance de Miami ou de Louisiane, qu’ils échangeaient ensuite contre de l’argent dans tout le pays ; pour d’autres, le Jamaican Labour Party (JLP) d’Edward Seaga, graphé « CIAga » sur les murs des ghettos pro PNP, les introduisait clandestinement afin d’empêcher l’«invasion communiste » de l’île, Manley soutenant la révolution angolaise et entretenant des relations amicales avec son voisin Fidel Castro. Si cela ne suffisait pas à attiser les braises du foyer en fusion qu’était Kingston, le Fond Monétaire International obligeait la Jamaïque à de strictes restrictions dans ses importations et à baisser son inflation. Se nourrir était pour un jamaïcain du ghetto une lutte féroce, certaines denrées de base étant difficiles à trouver.


« En attendant

qu'il n'y ait plus de citoyens
De première et de deuxième classe,

dans chaque nation,

En attendant

que la couleur de peau d'un homme

N'ait pas plus de signification

que la couleur de ses yeux

Je dis : guerre... »

Bob Marley, War.


Le morceau War était une étincelle, parmi d’autres, prête à mettre le feu à la poudrière qu’était devenue la capitale jamaïcaine. Au même titre que Crazy Ballhead, Rat Race et Who The Cap Fit du même album, War fut un temps interdit de diffusion radiophonique.
Avec la volonté d’apaiser les tensions, le gouvernement PNP annonce le 2 Novembre, l’organisation d’un concert gratuit en collaboration avec Marley, financé par le Ministère de la Culture. Smile Jamaica, c’est son nom, est fixé pour le 5 décembre suivant. Rapidement, l’événement est ‪détourné à des fins politiques‬ tant par le PNP que le JLP, ce qui rend particulièrement furieux Bob‪. L’ambiance tourne au vinaigre, le groupe reçoit plusieurs menaces pour une annulation pure et simple de sa prestation, mais le projet reste d’actualité.‬
‪Au cours d’une des répétitions en vue du concert, Mickael Manley vient rendre visite au Gong. Le lendemain, c’est au tour de Seaga de passer au 56 Hope Road. Tyrone Downie, témoins de la scène de se souvenir : « Ce n’était pas une visite de politesse. Seaga a demandé clairement à Bob dans quel camp il était et lui a dit que s’il ne choisissait pas le bon, sous entendu le sien, il lui faudrait en supporter les concéquences. »*** Toujours selon Downie, après cet entretien Marley était très troublé : Seaga lui avait fait peur, surtout qu’ayant des amis dans tous les quartiers de Kingston, sous contrôle du PNP ou du JLP, il ne pouvait faire de choix. Dans cette atmosphère très tendue, si Rita Marley – membre des I-Threes au côté de Marcia Griffith et Judy Mowatt, pensait et avait dit à son mari que le concert était une erreur, Marcia, elle, avait purement et simplement refusé d’y participer.‬

À deux jours de Smile Jamaica, dans la soirée du ‪3 décembre‬, les Wailers accompagnés des cuivres du groupe Zap Pow répètent dans le studio du 56 Hope Road. Après avoir travaillé le titre Jah live, ‪Bob Marley‬ décide de faire une pause pour aller à la cuisine ‪vers 20h45‬, tout en laissant le reste des musiciens poursuivre sans lui. Alors que Up-Sweet, le pusher favori du Gong, réputé pour avoir la meilleure herbe de Jamaïque, vient d’arriver, Judy Mowatt enceinte, veut rentrer chez elle se reposer. Accompagné de l’ingénieur Sticko, Neville Garrick la raccompagne à Bull Bay. Sortant de la propriété un peu avant 21h, ils croisent Don Taylor, ami et manager des Wailers, qui entrait. Il avait rendez-vous pour affaire avec ‪Chris Blackwell‬, patron du label Island. Ce dernier en retard, Taylor rejoint Marley à la cuisine. C’est à ce moment que la maison est prise d’assaut par six gunmen, entrés dans la propriété peu après Taylor. Ils font tomber sur les lieux une pluie de balles atteignant le manager à la cuisse, au flan et laissé pour mort ; Lewis Simpson, un ami du groupe, est grièvement blessé ; ‪Bob Marley‬ est touché au sternum et au bras gauche. Rita, quant à elle, est touchée à la tête : quelques minutes avant l’attaque, elle avait quitté la maison pour une autre répétition et c’est volant de sa voiture qu’elle prend une balle****.
Tous furent admis à l’University College Hospital de Kingston à l’exception de Taylor que l’on transporte dans un établissement de Miami. À peine soigné, Marley fausse compagnie aux agents de la protection de la Sécurité jamaïcaine dépêchés sur les ordres de Mickael Manley venu lui rendre visite, pour un lieu secret. Le Premier Ministre tenait impérativement à ce que le concert soit maintenu, coûte que coûte ! Si l’on ne déplorait aucune victime décédée dans cet attentat, ce qui tenait franchement du miracle, rien ne pouvait laisser supposer que les gunmen ne tenteraient pas une autre action de la sorte afin d’arriver à leurs fins : achever Bob Marley !
Le Gong et ses proches étaient en fait réunis à Strawberry Hill dans les montagnes au-dessus de Kingston, où Blackwell avait mis à leur disposition une vielle demeure, gardées par des unités de police armées jusqu’aux dents. Marley s’y reposa toute la journée suivante du vendredi au cours de laquelle les discussions portaient exclusivement sur la décision de maintenir ou non Smile Jamaica et sur la question de savoir qui pouvaient être les responsable de l’attentat. Bob n’était plus motivé et puis il semblait difficile, voire impossible, de réunir tout le groupe, chacun se terrant dans sa planque. Finalement seul le bassiste Aston ‘Familyman’ Barrett manque à l’appel .

Le lendemain, ‪le samedi 5 décembre‬, jour prévu du concert, aucune décision n’était encore prise. Une équipe de tournage new-yorkaise que Blackwell avait fait venir pour filmer l’évènement, donna à Marley de puissants talkie-walkie lui permettant ainsi tout en restant à Strawberry Hill de prendre la température du parc des Héros Nationaux et d’être informé sur l’évolution de l’événement. C’est avec Cat Coore présent sur le site que Bob communique. Coore est le bassiste du groupe Third World dont il fut décidé qu’il remplacerait les artistes absents.
Third Wolrd monte sur scène devant 50.000 personnes massées depuis ‪4h de l’après-midi‬. Après sa performance, Coore appelle Marley pour lui assurer que tout va bien et qu’il peut monter sur scène sans souci. Seulement, le groupe sans bassiste ne peut se produire : Cat Coore offre de tenir la basse, tandis que Anthony Spaulding, ministre du Logement, tente de persuader le chanteur de jouer, qui après une heure de discussion plus qu’houleuse dit à son batteur ‪Carlton Barrett‬: « Va au concert, je pense que nous allons descendre. »  
Le groupe arrive en voiture sur le site, escorté de quelques policiers. Après avoir été accueillis par Manley, ‪Carlton Barrett (batterie)‬, Tyrone Downie (clavier), Cat Coore, les cuivres de Zap Pow, cinq batteurs rastas des Sons of Negus, les I-Threes amputées de Marcia Griffith et ‪Bob Marley‬ montent sur scène pour ne chanter qu’un seul titre : War, qu’ils exécutent pour la première en Jamaïque. Au milieu du morceau, Don Kinsey, autre témoin de l’attentat, monte sur scène et branche sa guitare. En fait vont suivrent Trench Town Rock, Rastaman  Vibration, Want More  et So Jah Seh (ce sera l’unique fois que le groupe jouera ce titre en public). Marley conclu les quatre-vingt-dix minutes de concert par un geste théâtral : il donne son micro, se fraye un chemin jusqu’au bord de la scène envahie par la foule pour remonter sa manche, déboutonner sa chemise pour montrer à tous ses blessures. Il fait demi-tour et disparaît dans le public escorté de quelques bons hommes. 
Le concert achevé, la foule ne se dispersa jamais aussi vite de mémoire de jamaïcain. Bob Marley passa la nuit sous bonne garde à Strawberry Hill et ‪à 7h‬ le lendemain, il s’envola avec Nevill Garrick dans un jet de Blackwell pour les Bahamas, nouveau Q.G. d’Island.


À Kingston, différentes rumeurs circulèrent dans toutes les couches de la société. Pour certains, la tentative d’assassinat n’avait pas une cause politique : on parlait beaucoup d’une escroquerie montée par Skill Cole, avec les deniers du Gong, au champs de courses de Caymanas Park de Kingston. En effet, à cette période, le footballeur avait quitté le pays avec un gros paquet de devises : puisque inattaquable, ce serait sur Marley que l’on aurait voulu se venger. Différentes variantes de cette histoire évoquaient également des traffics d’herbes, de cocaïne et la vengeance d’un gang, ce qui pourrait être confirmé par le fait que Cole n’ait pas remis ses crampons en Jamaïque durant plusieurs années après l’évènement.
Plusieurs membres des Wailers obtinrent plus tard des informations selon lesquelles les gunmen n’auraient pas survécus à leur méfait, liquidés par les commanditaires avant la fin du week-end. Qui croire, quand Don Taylor, dans son autobiographie******, relate comment un procès devant une court improvisée aurait été organisé dans le ghetto en juin 1978 pour juger trois hommes dont un certain Leggo Beast que Marley aurait reconnu être l’un de ses agresseurs. Beast, durant l’audience aurait admis avoir bénéficié d’un entraînement spécial orchestré par des agents de la C.I.A., élément à la véracité quelque peu douteuse au regard de l’extrême fébrilité des tireurs au cours de l’opération avec aucune victime restée au sol à déplorer ! L’affaire a été classée par les autorités mais la justice du ghetto aurait fait son œuvre puisque les trois individus auraient été condamnés à mort. Le président de la cour aurait tendu une arme à Bob afin d’exécuter lui-même la sentence, ce qu’il refusa. On les aurait retrouvé le lendemain pendu !

Après un peu plus d’une semaine, ‪le 15 décembre‬ au cours d’une élection anticipée – le scrutin était initialement prévu le 20, les électeurs donnèrent à Mickael Manley, et son PNP, 47 sièges sur les 60 que compte le Parlement jamaïcain. Plus de 200 personnes auront péries au cours de l’une des périodes électorales les plus sanglantes et meurtrières de toute l’histoire de la Jamaïque. Il se passera plus d’une année avant que Bob Marley ne pose à nouveau le pied sur son île natale. Trois en plus tard, en 1979, sort Survival, le septième album de Bob Marley and The Wailers comprenant le titre Ambush In The Night qui revient sur ces événements.
La démarche créative de Bob Marley spécifiquement pour le titre War a fait des émules, a donné des idées à certains. Ainsi en 2000, Bruno Blum faisait paraître sur son label Human Race, le one riddim album titré War, crédité à Haile Selassie I feat. ‪Bob Marley‬ and The Wailers, et dont certaines versions sortirent préalablement en sept pouces sur le même label. Sur la rythmique de War réenregistrée en 1997 par les Wailers – Mikey 'Boo' Richards, Aston 'Familyman' Barrett et Wire Lindo, se posent Haïlé Sélassié, Bob Marley, ‪Big Youth‬, Buffalo Bill et Bruno Blum lui-même pour déclamer, en français, une partie du fameux discours du 6 Octobre 1963. Plusieurs de ces titres sont ressortis en 2010 en 10" sous le titre très original  de War.
Enfin pour être complet, cet attentat est magnifiquement raconté dans le conséquent roman de Marlon James Brèves histoires de sept meurtres parus chez Albin Michel en 2016 pour l’édition française.

 

Illustrations : Roland Monpierre. En haut, détail de la planche 33 de l'album Reggae Rebel - La vie de Bob Marley, Editions Caribéennes, 1988. Au dessus, intégrale de la planche 33 de Bob Marley, EiseMusic, 2002 (version colorisée et remaniée de Reggae Rebel). Reproduction avec l'aimable autorisation du dessinateur.

*Cet accord entre les États-Unis et l’URSS portait sur l'interdiction des essais d'armes nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace extra-atmosphérique et en condition subaquatique.
** Cette performance se trouve en partie sur la réédition deluxe de Rastaman Vibration sorti en 2002 et dans son intégralité sur Live at the Roxy, The complete concert pressé en 2003 sur Island US.
*** Le 14 Juin, le groupe devait se produire à Paris mais le concert fut annulé.
**** in Vibration, n°47 Aôut-Septembre 2002.
***** Rita Marley, Ma vie avec Bob Marley - No woman, No cry..., City, Coll. Témoignage, 2004.

****** Don Taylor, Bob Marley et moi, Dread Editions, 2016.

 

 

 

 

 

 

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