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23 juillet 1892, la naissance de celui qui sera craint.


Le 23 juillet 1892, à Egessa Gourou, district d'Errer, dans la province de Harar de l'est éthiopien, Woizero Yeshimabet met au monde un fils appelé Lij Tafari Makonnen. Tafari est l'arrière-petit-fils de Sahle Sélassié premier Negus du Choa et le fils de Ras Makonnen, conseiller principal de l'empereur Ménélik II (1844-1913). Fils de Johannès IV, ce dernier est vainqueur des troupes italiennes à la bataille d'Adoua le 1er mars 1896, date symbole de la naissance du premier état-nation africain. Tafari Makonnem serait le 225ème successeur de la lignée de Salomon, roi d'Israël, et de Makeda, reine de Saba, dynastie qui aurait vu le jour il y a trois mille ans.

En Éthiopie, il est usage que la mère donne au nouveau né son nom usuel. Ce nom de mère ou nom d'amour peut exprimer les sentiments que l'accouchée a éprouvé au moment de la délivrance, ou le souvenir qu'elle garde de sa grossesse : formuler des vœux pour l'enfant, présager de son caractère ou de son destin, le confier à Dieu ou à des Saints. Woizero Yeshimabet nomme son fils Tafari, signifiant "Il sera craint ". Ce nom est resté secret jusqu'au jour du baptême qui eût lieu quarante jours après la naissance. Il revient ainsi à la mère le choix du vocable gardien de l'identité de l'individu. Seule la mère a le privilège de connaître son nom jusqu'au moment où l'enfant entre dans la communauté chrétienne. Il se crée ainsi entre la mère et l'enfant un nouveau lien exclusif qui selon les termes du diplomate Gontran de Juniac* ne relèverait seulement de la magie que si l'on nie le pouvoir des mots et des mystères.

Tafari a treize ans en 1905, lorsque son oncle Ménélik II, impressionné par ses capacités intellectuelles, lui donne rapidement des responsabilités. Il lui confie tout d'abord la gouvernance de Sidamo et des provinces de Harar. Il suit une politique progressiste, visant à casser le pouvoir féodal de la noblesse locale en augmentant l'autorité du gouvernement. En 1911, il se marie à Woïzero Menen Asfaw, fille de Jantirar Asfaw d'Ambassel et petite-fille maternelle du Ras Mikael du Wollo et arrière-petite-fille de Menelik II. Le futur empereur Hailé Sélassié et l'impératrice Menen auront six enfants : la princesse Tenagnework, le prince couronné Asfaw Wossen, la princesse Tsehay, la princesse Zenebeworq, le prince Makonnen duc de Harar, et le prince Sahle Sélassié - il avait également une fille d'un ancien mariage, la princesse Romaneworq.

Sa volonté de fer, sa passion pour l’étude (il a été élève des missionnaires français) aident Tafari à surmonter les difficultés que lui suscite son cousin Lidj Iyassou. Né le 3 février 1898 à Tanta dans le Warra-Himeno, fils du Ras Mikael et de Chawaregga (fille de Menelik), Lidj Iyassou monte sur le trône à la mort de Ménélik II en 1913. Voyant en Zaoditou, fille aînée de Ménélik et de Woizero Abitchouune, une menace pour l'exercice de son pouvoir, il la contraint à l'exil avec son mari.

En 1914, on songe à le faire couronner mais le Fetha-Nagast (la Justice des Rois) ne le permet pas, puisqu'il n'a pas atteint 18 ans. Pendant la première guerre mondiale, Iyassou invite à Harar, Mazhar Bey le consul général de Turquie, à s'installer à Addis Abeba. Cela révèle un penchant du prince éthiopien pour la Turquie. D'autre part, Iyassou avait eu un précepteur allemand et son compagnon le plus intime, Tessema Echeté, était germanophone, d'où le rapprochement d'Iyassou avec la Triplice - nom donné à la Triple alliance conclue entre l'Empire allemand, la Double monarchie austro-hongroise et le royaume d'Italie de 1882 à 1914.

Iyassou se marie tout d'abord a Romanework Mengesha, la petite fille de l'empereur Yohannes IV et nièce de Taïtu, pour ensuite épouser Seble Wongel Hailu, petite fille du Negus Tekle Haymanot du Godjam. Il semblerait que Iyassou ait eu au moins 13 maîtresses et un nombre incertain d'enfants, tous prétendants au trône. Sa seule fille légitime est Imebet-Hoi Alem Tsehai Iyasu, née de la relation avec sa seconde femme. Lidj Iyassou est aussi très proche de l'Islam. Un certain nombre de ses maîtresses étaient musulmanes. Ceci contrarie énormément la noblesse du Choa et surtout l'Église Orthodoxe Éthiopienne, craignant que le pays ne se convertisse. Une crainte renforcée lorsque Fitaourari Tekla Hawariat entendit Iyassou dire : " Si je ne fais pas de ce pays un pays musulman, je ne suis pas Iyassou ! "

À côté de son engouement pour le vin, la musique, les femmes et l'Islam les historiens actuels veulent reconnaître en lui un souverain moderne qui tenta d'introduire des innovations politiques et administratives d'avant-garde. Cette tentative de réhabilitation met à l'actif d'Iyassou : l’attribution aux jeunes intellectuels des responsabilités jusque-là réservées aux vétérans ; l'opposition à la politique des zones d'influence ; la politique anticolonialiste qui se concrétise dans l'assistance au mouvement indépendantiste du Mullah Mohammed Abdullé Hassan et un rapprochement avec les balabbats somali et afar ; la volonté de donner aux sujets musulmans le droit de se sentir membres à part entière de l'unité éthiopienne dans la diversité des confessions religieuses.

Par un coup d'état avec l'aide du clergé et de l'aristocratie, le 27 septembre 1916, Zaoditou détrône Lidj Iyassou et reçoit le titre de Negiste Negest (Reine des Rois). Elle est secondée dans sa tâche par le jeune Ras Tafari Makonnen, nommé prince régent et héritier du trône. Le couronnement de Zaoditou a lieu le 11 février 1917. Le début de son règne est marqué par sa guerre avec Iyassou. Finalement capturé après cinq années de luttes par le Dejazmach Gugsa Araya, Zaouditou demande à ce qu'on le garde dans le palais, mais le Ras Tafari et le Fitaourari Hapte Gyorgis s'y oppposent fermement. Elle abandonne et réserve à Iyassou un traitement de faveur en le gardant à Sellale. Sa mort sera annoncée en mars 1936.

Considérant que " l’Éthiopie a reçu l’évangile du Christ en même temps que les nations d’Occident ", le prince héritier Ras Tafari plaide à Genève, en 1923, la cause de son pays. Il y déclare que " si les hasards de la géographie et de l’histoire l’ont isolé du monde occidental pendant des siècles, il est cependant sensible à ses valeurs et entend remplir les mêmes devoirs à l’égard de la communauté internationale ". Il obtient ainsi l’admission de l’Éthiopie à la Société des Nations et décide d’y abolir l’esclavage en 1924. En se rendant à Rome, Paris et Londres, il devient le premier dirigeant éthiopien à se rendre à l'étranger. Alors que l'Éthiopie connait de grandes évolutions, un fossé se creuse entre Zaoditou et Tafari. En effet, soutenue par l'Église, elle était une conservatrice et favorisait la préservation des traditions éthiopiennes. Alors que le Ras Tafari, aidé par les jeunes nobles, préfère la modernisation du pays et explique la nécessité de s'ouvrir au monde. Ce dernier qui contrôle une grande partie du gouvernement éthiopien reçoit le titre de Negus (Roi) le 7 octobre 1928. En 1930, le mari de Zaoditou Gugsa Welle lance une rébellion contre Tafari Mekonnen dans l'espoir de l'écarter définitivement de sa place de régent, mais il se fait battre et tuer à la bataille de Anchem le 31 mars 1930 contre l'armée moderne du Negus. Deux jours plus tard, le 2 avril 1930, Zaoditou meurt pour des raisons encore incertaines.

Le 2 novembre 1930 Tafari est couronné Negussa Negast (Roi des Rois) sous le nom de Hailé Sélassié signifiant " Puissance de la Trinité " (nom chrétien qui lui avait été donné à son baptême et qui ne devait être employé qu'à l'église), Empereur d'Éthiopie, Élu de Dieu, avec les titres de Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Lion Conquérant de la tribu de Judah.

Le couronnement du jeune roi chrétien avec son titre biblique est donc plus qu'une occasion séculière. Pour les chômeurs, les pauvres de la Jamaïque, pour des Leonard Percival Howell, des Archibald Dunkley ou des Robert Atlhyi Rogers, pour les Garveyites, ceci vient comme un révélation de Dieu. On se souvient de Marcus Garvey reprenant les déclarations du révérend James Morris Webb prononcées au cours d'un meeting en 1924** : "Regardez vers l'Afrique. Un roi noir sera couronné. Il sera le rédempteur ". Un roi noir venant d'être couronné en Afrique, la délivrance ne devait plus tarder. Chez ces gens profondément religieux, mais aussi superstitieux, prêts à s'abandonner à des fantasmes messianiques et miraculeux, l'idée se répandit rapidement que Hailé Sélassié I était vraiment un Dieu descendu sur Terre pour délivrer et conduire les enfants noirs d'Israel hors de Babylone, c'est-à-dire loin de l’oppression des blancs. Mais ceci est une autre histoire...

* Le dernier Roi des Rois, L'Harmattan, 1994.

** Le révérend James Morris Webb, garveyiste convaincu est l'auteur du livre A black man will be the coming King, Proven by biblical history (1919). Certains écrits protorastas semblent anticiper l'avènement de Ras Tafari prophétisé par Webb : Royal parchment sroll of bklack supremacy du révérend Fitz Balintine Pettersburgh (1926) et The Holy Piby de Robert Atlhyi Rogers (1924), fondateur de l'Afro-Athlican Constructive Gaathlyi Church. Cette "Bible de l'homme noir " est introduite en Jamaïque en 1925 par le révérend Charles F. Goodridge et Grace Jenkins Garrisson (The Hamitic Church). Ces textes constituent les prolégomènes du mouvement rastafari (Boris Lutanie, Introduction au mouvement rastafari, L'esprit frappeur, 2000).

>>> Lire aussi : Berhanou Abebe, Histoire de l’Éthiopie d'Axoum à la révolution, Centre Français des Études Éthiopienne, Maisonneuve et Larose, 1998.

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