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Ark of the Covenant, une chronique éthiopienne.


Berceau de l’humanité, terre biblique du roi des Rois Haïlé Sélassié, unique nation africaine à avoir résisté à la colonisation, l’Éthiopie tient une place centrale dans la spiritualité et l’imaginaire rastafari. Si, comme chacun sait, les Rastas n’ont pas inventé le reggae et vice-versa, les premiers ont su habilement utiliser le second afin de diffuser leurs messages, leur foi, leur vision du monde. Pour une grande part, quand l’intention est là, les textes des chansons débordent de citations et d’allusions aux livres saints, à l’Éthiopie, souvent adaptées à la situation exprimés. Parmi pléthore, The Ark of the Covenant des Congos est un parfait exemple de cette relecture rastafarienne de la Bible. Après avoir débuté une carrière solo sans succès, Cedric Myton et Roydel Ashanti Roy Johnson forment The Congos en 1977. C’est en débutant l’enregistrement des titres qui composeront leur premier album, le monumental Heart of the Congos, que le producteur Lee Scratch Perry propose de leur adjoindre les services vocaux de Watty Burnett. Le duo devient un trio dont originalité tient tout particulièrement dans la tessiture des chanteurs. Myton au falseto inimitable, Ashanti Roy et son timbre de tenor et la voix caverneuse de baryton de Burnett vont écrire en quelques deux années d’existence – dans sa composition originale avant le départ de Ashanti Roy en 1979, parmi les plus belles heures de l’histoire du reggae. Sorti au cours de la seconde moitié de l’année 1977 sur Black Ark et réédité à de nombreuses reprises sous divers formats, Heart of the Congos est considéré par certain comme le meilleur album produit par Perry. À sa parution pourtant, c’est un flop commercial. Ark Of The Covenant extrait de l’opus parait la même année en single sur Black Ark également, avec pour face B la version dub créditée à Upsetter, Noah Sugar Pan. C’est cette même édition, attribuée à The Congoes et intiluée Ark Of The Covernant (sic), que nous vous proposons à l’écoute pour illustrer notre propos.

🎧 CLIQUEZ ICI POUR ÉCOUTER Ark of the Covenant - L’Arche d’Alliance Every morning the black sun rise X2 Chaque matin le soleil noir se lève It shines out of the Ark of the Covenant. X2 Ça brille depuis l'Arche d’Alliance. Princes, priests and warriors X2 Les princes, les prêtres et les guerriers They were all saved in the Ark of the Covenant. X2 Ils furent tous sauvés dans l'Arche d’Alliance. A pair of everything was saved in the Ark X2 Un couple de toute chose fut sauvegardée dans l'Arche Even the ants saved in a Noah sugar-pan. X2 Même les fourmis furent sauvées dans une poêle à sucre de Noé. Princes, priests and warriors X2 Les princes, les prêtres et les guerriers They were all saved in the Ark of the Covenant. X2 Ils furent tous sauvés dans l'Arche d’Alliance. The Ark, the Ark L'Arche, l'Arche The Ark, live it up in the Covenant. X2 L’Arche, faites la fête dans l'Alliance. Every morning the black sun rise... Chaque matin le soleil noir se lève... Le texte écrit par Ashanti Roy* fait appel à deux chapitres bibliques. Il combine en effet l’Arche d’Alliance, un coffre de bois orné d’or qui contiendrait les Tables des Dix Commandements que Dieu remit à Moïse au milieu du désert du Sinaï, et l’antédiluvienne histoire de Noé. Ainsi, la chanson invite à embarquer à bord de l’Arche d’Alliance - qui n’a jamais transporté qui que ce soit, avec les « princes, prêtres et guerriers » tout comme l’ont fait chacune des espèces vivantes sur Terre afin d’être sauvées de la montée des eaux divines, « même les fourmis dans une poêle à sucre de Noé ».

Loin d’être une confusion, l’amalgame intentionnel, et Dieu sait anachronique, de ces deux événements permet d’aborder en filigrane le retour en Afrique, sous entendu sous la protection de Haïlé Sélassié symbolisé par l’Ark of the Covenant. Il est ici fait référence au Kebra Nagast, un récit écrit au XIVème siècle par un moine orthodoxe (traduit du guèze en français pour la première fois en 2007 par Samuel Malher) qui conte notamment les amours du Roi Salomon et de la Reine de Saba qui engendreront la dynastie des Salomonides dont l’empereur d’Éthiopie est le 225ème descendant. Ce texte à la gloire de rois d’Éthiopie explique comment l’Arche d’Alliance, après avoir traversé les mers pour rejoindre l’Afrique, a finit par être cachée dans la cité d’Axoum (à l’extrême nord du pays, non loin de la frontière avec l’Érythrée actuelle) où elle est encore aujourd’hui conservée, telle une relique, dans l’église Sainte Marie de Sion – nous y reviendront plus bas. The Congos chantent ici un des piliers de la pensée rastafari, le retour sur une terre où les descendants d’esclaves pourraient retrouver liberté et dignité, que la traite négrière et la période coloniale ont anéanties. Si ce rapatriement est pour beaucoup de Rastas une vision spirituelle sans déplacement physique, ce territoire est loin d’être une utopie. Situé à 250 km au sud de la capitale éthiopienne, Addis Abeba, Shashamane est un morceau de terre offert au début des années 1950 par Haïlé Sélassié à la diaspora afro descendante, désireuse de s’installer sur le sol de ses ancêtres, en remerciement de son soutien au peuple éthiopien lors de l’invasion italienne entre 1935 à 41. Une aubaine pour la communauté rastafari qui voit dans en ce présent impérial la possibilité du Back to Africa, dont Marcus Garvey avait fait en son temps un de ses chevaux de bataille.

The Congos, Heart of the Congos, Deluxe Edition, 17 North Parade, 2008.

Alors que les Congos enregistrent Ark of the Covenant au Black Ark Studio, le laboratoire de ce savant fou de Lee Scratch Perry, à plus de 12000 kilomètres plus à l’est, l’Éthiopie vit une période de changement. Après plusieurs années de troubles, l’empereur est renversé trois ans plus tôt en 1974 par une révolution. Le régime du Derg prend le pouvoir, met en place une junte militaire avec des relents de dictature communiste qui fera plusieurs centaines de milliers de morts. La répression est terrible et la terreur se diffuse à l’ensemble de la société éthiopienne aspirant pourtant aux changements démocratiques comme l’a parfaitement décrit l’auteure d’origine éthiopienne Maaza Mengiste dans son livre Sous le regard du lion (Actes Sud). Les Rastas installés sur les terres de Shashamene sont opprimés comme tout le reste de la population. Depuis la Jamaïque, l’annonce de la chute puis de la disparition** du Négus fut reçue par la communauté comme un coup de semonce. Il en faudrait plus pour dévier Rasta de sa voie. La figure de l’empereur, conserva et conserve encore aujourd’hui une place prépondérante dans le reggae ouvertement nommé et loué ou, simplement, évoqué par l’usage de symbole, de passages bibliques comme dans le cas qui nous intéresse. Le trio n’est pas le seul à s’être inspirés de l’histoire de l’Arche d’Alliance. On répertorie en effet une petite poignée de titres faisant référence à ce même thème. Trois ans avant Myton et Ashanti et Burnett, en 1974, Bunny and Herman posaient sur le Ain’t No Sunshine riddim pour une version intitulée Hark Of The Covenant (sic) produite par Pat Francis sur Teem en face B de Jah Lloyd avec No Tribal War (disponible ici) . En 1981, le groupe Aksumites*** enregistre son titre majeur, le très inspiré Ark of covenant, sorti en 12’’ simultanément sur Thebes Sounds pour la Jamaïque et sur Aksum Records pour le marché nord-américain, et en 45T sur Kency Records. Le nom de ce trio originaire de Trenchtown n’a rien d’anodin et est des plus explicites : il fait référence à la ville d’Axoum en Éthiopie où se trouve justement l’Arche. Toujours en 1981, Larry Marshall produit le titre The Ark Of Jah Covenant crédité à Larry Marshall & The Evernears et paru sur Gorgon Records. Quelques années plus tard, Augustus Pablo fait sonner son melodica sur un intimiste Ark The Covenant paru en 1987 sur son label Rockers. Plus proche de nous, en 2005, c’est au tour de Junior Delgado de louer l’Ark Of The Covenant pour un titre tonique et percutant extrait de son album Invisible music sorti sur le label Incredible Music. Le titre est depuis paru en 12’’ en 2016 sur le même label. Enfin, la dubpoet française Sista Caro lui consacre une belle place dans son album Le voyage de l’Arche sorti en autoproduction en 2009 (disponible ici).

La Chapelle Saint Marie de Sion, Axoum, Éthiopie. © Grégoire Duband

Si nous connaissons bien l’Arche de Noé, épisode de la Genèse auquel The Congos font en partie référence, l’Arche de l’Alliance revêt un aspect fondamental pour l’Orthodoxie, la principale religion en Éthiopie. Elle tient une place très importante dans l’histoire et la tradition éthiopiennes puisqu’elle a participé à la fondation comme nous l’avons déjà évoqué, de la dynastie des Salomonides et mais aussi celle des juifs éthiopiens aussi connus sous le nom des Beta Israel, comme le suggère le Kebra Negast... L’histoire se déroule, au Xème siècle avant Jésus Christ. Le roi Salomon est reconnu dans le monde entier pour la sagesse de ces décisions. Son règne est marqué par la prospérité, la paix et l’abondance. C’est lui qui fit bâtir le premier Temple de Jérusalem. À la même époque, à plusieurs milliers de kilomètres de là, dans un territoire qui ne s’appelle pas encore Abyssinie, un royaume s’étend de la mer Rouge à l’océan Indien. À sa tête une personnalité tout aussi marquante : la Reine de Saba également reconnue pour sa sagesse. Elle décide de se rendre à Jérusalem pour rencontrer le roi Salomon et vérifier ce qui se dit à son égard. Accompagné d’une immense caravane chargée d’or, de pierres précieuses et d’épices destinés au Roi d’Israël, elle part pour Jérusalem. À son arrivée, elle est accueillie par Salomon de la meilleure des manières et y passe plusieurs mois. Ce qui devait se produire se produisit : le roi, subjugué par la beauté de la reine, en tombe amoureux refusant de la laisser repartir sans lui avoir donner un fils. Salomon, essuyant plusieurs refus, met en place un stratagème : il accepte de la laisser repartir « seule » à la condition qu’elle ne se serve de quoi que ce soit dans le palais où elle réside jusqu’à son départ. Après un repas particulièrement épicé sur les recommandations du roi, la reine ne peut s’empêcher de boire plusieurs gorgées d’un verre d’eau posé à son chevet. Le coquin royal, caché dans l’ombre aux aguets vint aussitôt lui rappeler son serment... Sur le départ, la reine reçut de Salomon un anneau gravé d’un lion, symbole de la puissance du roi et du royaume d’Israel, en lui demandant de laisser venir le fils qu’elle portait lorsqu’il sera en âge de pouvoir le faire. La reine met au monde Ménélik qui sera le premier empereur d’Abyssinie. Arrivé à l’âge adulte, il se rend donc en Israël pour rencontrer son père avec l’anneau que lui avait transmis sa mère. Il passe également plusieurs mois sur place et au moment de repartir dérobe l’Arche de l’Alliance qui contenait les tables de la Loi, pour la ramener en son royaume, à l’abri à Axoum, la capitale, dans la chapelle Sainte Marie de Sion. Depuis lors, la tradition religieuse éthiopienne lui voue un véritable culte, tant est si bien qu’encore aujourd’hui, l’Arche est gardée jour et nuit par un moine désigné à vie par son prédécesseur sans aucune possibilité de sortir du cloître. Lors des processions chaque première semaine du mois, une réplique de l’Arche est sortie hors du temple, portée à bout de bras dans toute la ville. L’inaccessibilité par le commun des mortels de la chapelle entretient tout le mystère autour de cette histoire. Il est intéressant de remarquer que La Bible n’explique en rien la disparition de l’Arche d’Alliance, ce à quoi répond le Kebra Negast. Si les interprétations diffèrent, cette légende place l’Éthiopie au carrefour de l’histoire des religions et de l’Humanité, vers laquelle les rastas aspirent au retour... par la voie des mers, à bord de l’Arche de l’Alliance ou du navire de Noé.

La réplique de l’Arche d'Alliance pendant une procession, Axoum, Éthiopie. © Grégoire Duband

Merci à Marin de Deep Roots pour l’illustration sonore et les labels originaux.

*David Katz, People Funny Boy, Camion Blanc, 2012, p.516-517.

**Démis de ses fonctions en 1974, le décès de Haïlé Sélassié sera officiellement déclaré le 27 Août 1975, sans en connaitre les causes, et les conditions. ***Andrew McCalla, leader du groupe, vécut à New York durant la première moitié des années 70 et enregistra quelques titres pour Wackies.

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